Le Shivaïsmedu Cachemire

 
 
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Un peu d'histoire 

 L'expression "Shivaïsme du Cachemire" désigne en réalité un ensemble de courants religieux et philosophiques apparentés par des notions communes :

Toute expérience est l'Absolu se révélant à lui-même

Shiva est le Seigneur suprême. Il est tout ce qui est. Il est le "Seigneur", parce qu'il possède le pouvoir de se connaître lui-même. Ce pouvoir de connaissance est la conscience, personnifiée par la contrepartie féminine du Seigneur : la Déesse. Cette conscience est autonome, c'est-à-dire qu'elle se connaît elle-même par elle-même, sans dépendre de rien ni de personne d'autre pour cela : elle est évidente. Mais ce pouvoir, cette Puissance (shakti ) qu'est la conscience, est également libre, au sens ou l'Être - le Seigneur - peut se méconnaître. Il peut, en effet, se connaître partiellement seulement. Ainsi, Shiva est tout, mais, librement, il choisit de ne se connaître que partiellement, pour finalement se reconnaître en son intégralité. Il joue à se cacher lui-même. De la sorte, cette forme de Shivaïsme (car il y en a bien d'autres !) explique que nous sommes l'Être total ne connaissant qu'une partie de lui-même. De plus, nous nous identifions au corps, aux sensations, aux pensées, mais ce ne sont là que des fragments de la connaissance complète. Ce sont des étapes sur le chemin qui, de la connaissance parfaite de l'Être, nous ramènera à cette même connaissance, qui est également une connaissance de soi.

Comment cette philosophie de la Reconnaissance de soi comme étant le Seigneur (ainsi s'intitule le principal texte philosophique du Shivaïsme du Cachemire) est-elle apparue ? Quelle est son histoire ?

Ci dessous, image de Shiva natarâja "Roi de la Danse", ou "Roi des danseurs". Cette forme de Shiva, célèbre grâce aux magnifiques bronzes du sud de l'Inde, est directement inspirée par le Shivaïsme du Cachemire, qui s'est propagé dans ces régions à partir du XIème siècle. Elle personnifie la manière dont Shiva, c'est-à-dire aussi bien nous-mêmes, créons à chaque instant un monde, le plus souvent sans le savoir !

Selon cette religion de l'Inde, la conscience est Dieu lui-même car, comme lui, elle est omnisciente et omnipotente. Plus exactement, la conscience est la souveraineté du Seigneur Shiva, le Bienfaisant, qui est l'Être, c'est-à-dire tout ce qui est.

Une connaissance unique et éternelle qui apparaît progressivement

Cette religion est basée sur un ensemble trés vaste de textes (tantras ou âgamas) réputés transmettre la parole du Seigneur Shiva sous l'une ou l'autre des nombreuses formes qu'il assume pour cela.

Les textes du Shivaïsme du Cachemire sont plus spécialement ceux révélés par une forme "terrible" de Shiva : Bhairava, l'Effroyable. Ces textes prennent d'abord l'aspect de dialogues entre le Seigneur et la Déesse, son épouse, personnalisation de sa conscience, de son omniscience et de son omnipotence. En d'autre terme, la Déesse symbolise la manière (ou plutôt les manières, innombrables !) dont l'Être prend conscience de lui-même. Elle est la connaissance que l'Être a de lui-même. Or, nous sommes, en vérité, l'Être. C'est donc grâce à la conscience - la Déesse - que nous parviendrons à connaître l'Être, c'est-à-dire nous-mêmes. Mais cette connaissance parfaite est infinie, tout comme l'Être : elle est au-delà de tout langage articulé. Toutefois, elle est aussi la source du langage comme de la pensée : elle est a la fois le fondement et le sommet de toute connaissance, vraie ou fausse, partielle ou complète. Parce qu'elle est foncièrement libre, elle articule en mots et en phrases la parfaite connaissance, la connaissance de l'Être. Les tantras, résultats de ce processus, sont ainsi la connaissance que l'Absolu a de lui-même, mais mise en mots compréhensibles par des êtres limités tels que nous. Lorsque nous lisons un tantra, c'est donc, en réalité, Shiva qui reprend conscience de lui-même. Le discours des tantras, c'est l'univers - le Tout - qui se découvre à travers notre conscience humaine.

On peut aujourd'hui affirmer que ces textes ont été rédigés, en sanskrit, entre le VIème et le XIIème de notre ère. Trés nombreux (plusieurs centaines), parfois vastes (plusieurs dizaines de milliers de vers), ils sont censés contenir une connaissance salvatrice, une gnose qui, mise en pratique dans les rituels, permettra à l'adepte de ne plus renaître, aprés sa mort, dans le cycle douloureux du devenir (samsâra ).

L'initiation salvatrice est la pratique essentielle enseignée dans les tantras

Aprés avoir été initié par un maître qualifié (parce qu'autorisé par Shiva à accomplir cette tâche), l'adepte est assuré d'être délivré à sa mort, mais il voit surtout son existence se transformer en un rituel inninterrompu. Ce rituel, constitué de nombreux rites qui ponctuent le jour et la nuit, symbolise l'identité de l'adepte et de Bhairava, le Seigneur. Il permet de renforcer l'idée que la conscience crée le monde, et que l'identité "publique" de l'adepte - limitée et précaire - est la manifestation de la liberté absolue qui est le propre du Seigneur, Bhairava.

Ritualisme et recherche des pouvoirs

A vrai dire, les textes religieux contiennent surtout des rituels. Ils se préoccuppent peu de philosophie. Même le yoga n'y est, le plus souvent, qu'une forme de ritualisme intériorisé. De fait les tantras se présentent plutôt comme des méthodes pour atteindre des buts terrestres, où bien une renaissance dans l'un des paradis mentionnés dans les textes. Une fois identifié à Bhairava, en effet, l'adepte peut adorer Bhairava - s'adorant ainsi lui-même -, mais il peut aussi, s'il le souhaite, accomplir diverses activité magiques : s'enrichir, s'attirer les faveurs des femmes ou de quelque personnage influent, guérir, tuer, etc. En fait, la quasi-totalité des textes vise la recherche de pouvoirs extraordinaires, tels que le vol ou l'immortalité. Bien peu s'occupent de la délivrance du cycle des renaissances (samsâra ) ou de la connaissance de soi.

Les deux grandes religions du Shivaïsme des tantras

Les rituels qu'ils proposent sont trés complexes, mais deux grands courants se dégagent de l'ensemble :

-L'école du Siddhânta d'abord. Elle ne vénère pas Bhairava, mais Sadâshiva, une forme "paisible" de Shiva. Ses pratiques respectent, dans l'ensemble, les règles de la société indienne : le système des castes, les règles de pureté, la supériorité des brahmanes, etc, et cela même si cette religion se considère indépendante de la religion, beaucoup plus ancienne, fondée sur les Védas, et supérieure à lui.

-La religion de Bhairava ensuite. On y recherche surtout les pouvoirs extraordinaires (siddhi ), à l'aide de pratiques souvent répugnantes aux yeux de la société indienne. On y adore des formes hideuses de Shiva-Bhairava, entouré de sa Déesse, et de nombreux démons et démones. Les déesses féminines sont censées hanter les champs de crémation, lieu où l'on brûle les cadavres. Les adeptes ("yogis") y viennent, principalement la nuit, pour y adorer ces déesses redoutables, les "yoginîs", à l'aide des substances qui leur plaisent : alcools, sang, viandes, sécrétions corporelles. Ayant ainsi satisfait ces démones, l'adepte est alors "adorés par les yoginîs". Dès lors, il peut leur demander d'exaucer ses souhaits et ainsi obtenir les pouvoirs qu'il désire, comme l'immortalité.

Un tantrisme tardif édulcoré

Ces deux courants ont existé dans toute l'Inde jusqu'au XIIème siècle. Le Siddhânta continue d'exister dans le sud de l'Inde surtout. Tandis que différentes formes du culte de Bhairava et des yoginîs survivent dans toute l'Inde, le plus souvent déformés et édulcorés.

Ainsi par exemple, l'une des traditions tantriques - dérivées de la religion de Bhairava - la plus "populaire" aujourd'hui, est la Shrîvidyâ. A l'origine (vers le Xème siècle), c'était un culte érotique rendu aux yoginîs, principalement en vue d'obtenir le pouvoir de séduire les femmes. Ce culte se faisait avec de l'alcool et des rapports sexuels ritualisés. Mais à présent, cette tradition a été expurgée de tous ces éléments impurs. Il se pratique sur une figure géométrique célèbre, le Shrîyantra :

Toutes ces religions et traditions ont existé au Cachemire, mais aucune lignée antérieure au XIIème siècle n'a survécu.

Une philosophie pour les tantra non-dualistes : la Reconnaissance

Heureusement, à partir du VIIIème siècle, sont apparus plusieurs courants d'interprétation philosophique des textes révélés par Bhairava.

Le principal est celui de la Reconnaissance (pratyabhijnâ). Fondée par Utpaladeva dans les Stances sur la reconnaissance du Seigneur et approfondie dans les commentaires d'Abhinavagupta, cette interprétation consiste à dire que le "Seigneur" dont parlent les textes religieux, c'est nous-mêmes. C'est moi, c'est-à-dire la conscience. Pourquoi ? Parce que la conscience, comme le Seigneur Bhairava, est le pouvoir le plus grand, celui sans lequel rien, absolument rien, n'est possible. Personnalisée par la Déesse inséparable de Dieu, elle est cette lumière sans laquelle absolument rien n'est possible ni concevable, pas même le néant.

Or la conscience est évidente, certes. Mais il s'agit maintenant de la re-connaître comme étant omnisciente et omnipotente, éternelle et omniprésente. Ce sont ces qualités que la philosophie de la Reconnaissance veut nous aider à redécouvrir.