Selon cette religion
de l'Inde, la conscience est Dieu lui-même car, comme
lui, elle est omnisciente et omnipotente.
Plus exactement, la conscience est la souveraineté du
Seigneur Shiva, le Bienfaisant, qui est
l'Être, c'est-à-dire tout ce qui est.
Une connaissance unique et
éternelle qui apparaît
progressivement
Cette religion est basée sur un
ensemble trés vaste de textes (tantras ou
âgamas) réputés transmettre la parole du
Seigneur Shiva sous l'une ou l'autre des
nombreuses formes qu'il assume pour cela.
Les textes du Shivaïsme du
Cachemire sont plus spécialement ceux révélés par
une forme "terrible" de Shiva :
Bhairava, l'Effroyable. Ces
textes prennent d'abord l'aspect de dialogues entre le
Seigneur et la Déesse, son épouse, personnalisation de sa
conscience, de son omniscience et de son
omnipotence. En d'autre terme, la Déesse symbolise la manière
(ou plutôt les manières, innombrables !) dont l'Être prend
conscience de lui-même. Elle est la connaissance
que l'Être a de lui-même. Or, nous sommes, en vérité,
l'Être. C'est donc grâce à la conscience - la Déesse
- que nous parviendrons à connaître l'Être, c'est-à-dire nous-mêmes. Mais
cette connaissance parfaite est infinie, tout comme l'Être
: elle est au-delà de
tout langage articulé. Toutefois, elle est aussi la source du langage comme
de la pensée : elle est a la fois le fondement et le sommet
de toute connaissance, vraie ou fausse, partielle ou complète.
Parce qu'elle est foncièrement libre, elle articule
en mots et en phrases la parfaite connaissance, la
connaissance de l'Être. Les tantras, résultats de ce
processus, sont ainsi la connaissance que l'Absolu a de
lui-même, mais mise en mots compréhensibles par
des êtres limités tels que nous. Lorsque nous lisons
un tantra, c'est donc, en réalité, Shiva qui reprend
conscience de lui-même. Le discours des tantras, c'est
l'univers - le Tout - qui se découvre à travers
notre conscience humaine.
On peut
aujourd'hui affirmer que ces textes ont été
rédigés, en sanskrit, entre le VIème et le XIIème
de notre ère. Trés nombreux (plusieurs centaines),
parfois vastes (plusieurs dizaines de milliers de vers),
ils sont censés contenir une connaissance salvatrice,
une gnose qui, mise en pratique dans les rituels,
permettra à l'adepte de ne plus renaître, aprés sa mort,
dans le cycle douloureux du devenir
(samsâra
).
L'initiation salvatrice est
la pratique essentielle enseignée dans les
tantras
Aprés avoir été
initié par un maître qualifié (parce qu'autorisé par
Shiva à accomplir cette tâche), l'adepte est assuré
d'être délivré à sa mort, mais il voit surtout son
existence se transformer en un rituel
inninterrompu. Ce rituel, constitué de nombreux
rites qui ponctuent le jour et la nuit, symbolise
l'identité de l'adepte et de Bhairava, le
Seigneur. Il permet de
renforcer l'idée que la conscience crée le monde,
et que l'identité "publique" de l'adepte - limitée
et précaire - est la manifestation de la liberté
absolue qui est le propre du Seigneur,
Bhairava.
Ritualisme et recherche des
pouvoirs
A vrai dire,
les textes religieux contiennent surtout des rituels.
Ils se préoccuppent peu de philosophie. Même le
yoga n'y
est, le plus souvent, qu'une forme de ritualisme
intériorisé. De fait les tantras se présentent plutôt comme des
méthodes pour atteindre des buts terrestres,
où bien une renaissance dans l'un des paradis
mentionnés dans les textes. Une fois identifié à
Bhairava, en effet, l'adepte peut adorer
Bhairava - s'adorant
ainsi lui-même -, mais il peut aussi, s'il le
souhaite, accomplir diverses activité magiques :
s'enrichir, s'attirer les faveurs des femmes ou de
quelque personnage influent, guérir, tuer, etc. En fait,
la quasi-totalité des textes vise la recherche de
pouvoirs extraordinaires, tels que le vol ou
l'immortalité. Bien peu s'occupent de la délivrance du
cycle des renaissances (samsâra
) ou de la
connaissance de soi.
Les
deux grandes religions du Shivaïsme des
tantras
Les rituels qu'ils proposent sont
trés complexes, mais deux grands courants se dégagent de
l'ensemble :
-L'école du Siddhânta
d'abord. Elle ne vénère pas Bhairava, mais
Sadâshiva, une forme "paisible" de
Shiva. Ses pratiques respectent, dans
l'ensemble, les règles de la société indienne : le
système des castes, les règles de pureté, la supériorité
des brahmanes, etc, et cela même si cette religion se
considère indépendante de la religion, beaucoup plus
ancienne, fondée sur les Védas, et supérieure à
lui.
-La religion de
Bhairava
ensuite. On y recherche surtout les pouvoirs
extraordinaires (siddhi
), à l'aide de pratiques souvent
répugnantes aux yeux de la société indienne. On y adore
des formes hideuses de Shiva-Bhairava, entouré de
sa Déesse, et de nombreux démons et démones. Les déesses
féminines sont censées hanter les champs de crémation,
lieu où l'on brûle les cadavres. Les adeptes
("yogis") y viennent, principalement la
nuit, pour y adorer ces déesses redoutables, les
"yoginîs", à l'aide des substances qui leur plaisent
: alcools, sang, viandes, sécrétions corporelles.
Ayant ainsi satisfait ces démones, l'adepte est alors
"adorés par les yoginîs". Dès lors, il peut leur demander
d'exaucer ses souhaits et ainsi obtenir les
pouvoirs qu'il désire, comme l'immortalité.
Un
tantrisme tardif édulcoré
Ces deux courants ont existé dans
toute l'Inde jusqu'au XIIème siècle. Le
Siddhânta continue d'exister dans le sud de
l'Inde surtout. Tandis que différentes formes du culte
de Bhairava et des yoginîs survivent dans
toute l'Inde, le plus souvent déformés et
édulcorés.
Ainsi par exemple, l'une des
traditions tantriques - dérivées de la religion de
Bhairava - la plus
"populaire" aujourd'hui, est la Shrîvidyâ.
A l'origine (vers le Xème siècle), c'était un culte
érotique rendu aux yoginîs,
principalement en vue d'obtenir le pouvoir de
séduire les femmes. Ce culte se faisait avec de l'alcool
et des rapports sexuels ritualisés. Mais à présent,
cette tradition a été expurgée de tous ces éléments
impurs. Il se pratique sur une figure géométrique
célèbre, le Shrîyantra :

Toutes ces religions et traditions
ont existé au Cachemire, mais aucune lignée antérieure
au XIIème siècle n'a survécu.
Une
philosophie pour les tantra non-dualistes : la
Reconnaissance
Heureusement, à partir du VIIIème
siècle, sont apparus plusieurs courants d'interprétation
philosophique des textes révélés par
Bhairava.
Le principal est celui de la
Reconnaissance (pratyabhijnâ). Fondée par
Utpaladeva dans les Stances sur la
reconnaissance du Seigneur et approfondie dans les
commentaires d'Abhinavagupta, cette interprétation
consiste à dire que le "Seigneur" dont parlent les
textes religieux, c'est nous-mêmes. C'est moi,
c'est-à-dire la conscience. Pourquoi ? Parce que la
conscience, comme le Seigneur Bhairava, est le
pouvoir le plus grand, celui sans lequel rien,
absolument rien, n'est possible. Personnalisée par la
Déesse inséparable de Dieu, elle est cette lumière sans
laquelle absolument rien n'est possible ni concevable,
pas même le néant.
Or la conscience est évidente,
certes. Mais il s'agit maintenant de la re-connaître
comme étant omnisciente et omnipotente, éternelle et
omniprésente. Ce sont ces qualités que la philosophie de
la Reconnaissance veut nous aider à
redécouvrir.