Voici un petit texte composé par
Kshemarâja, cousin et principal disciple
d'Abhinavagupta. Il était sans doute destiné à présenter
aux débutants l'enseignement donné par le
maître sur le Tantra de la Suprême souveraine
des Trois [Puissances] (Parâtrîshikâ Tantra), un
court tantra de seulement 36 strophes.
Abhinavagupta a interpété ce texte, avant tout occupé de
rituels, à travers la philosohie de la
Reconnaissance. Son exégèse est extrêmement brillante,
mais difficile d'accès. Ce faisant, il
offre un remarquable exemple de la manière
dont les philosophes de la Reconnaissance
ont réinterprêté des
textes traditionnels dans un sens symbolique : les
images constituant la liturgie sont autant de symboles de notre
véritable identité divine.
Le texte d'origine enseigne le
culte de la déesse "Suprême" (parâ) qui domine
le panthéon de la tradition de la "Triade"
(trika
), lui-même constitué de
trois déesses censées régner sur tout ce qui est. Selon
Abhinavagupta, dont l'enseignement est ici résumé, la
déesse Suprême est la Déesse, c'est-à-dire la
personnification de la connaissance parfaite. Ainsi, ce
rituel renforce l'adepte dans la conviction qu'il
possède la parfaite connaissance qui n'est autre que la
connaissance de sa véritable identité : le Seigneur
omniscient et omnipotent. De sorte que le rituel
tantrique, à l'origine surtout préoccupé de la conquête
des pouvoirs surnaturels, devient la mise en scène
d'une réflexion métaphysique.
Les notes, ici partiellement
traduites, ont été composées, également en
sanskrit, par le savant cachemirien qui a édité le
texte.
Hommage au
principe du monde, ®iva !
voici
L'exorde au Tantra de la Suprême
[souveraine des Trois Puissances],
composé par
le grand seigneur et
excellent maître, Kemarâja.
Nous
célébrons la conscience,
Coeur du
seigneur suprême, irradiant
sous la
forme des Puissances - à commencer par la Suprême
-
qui
animent ce monde et le transcendent.
_____________
En ce monde-ci, en vérité, le Seigneur suprême
est Manifestation, et la
Manifestation est essentiellement Représentation. En
réalité, la Représentation est
l'apparition du « Je » véritable en tant que
formation, mise en lumière et résorption de l'univers.
Si le
[Seigneur] était dépourvu de Représentation il s'en
suivrait qu'il serait privé de souveraineté et inerte
[comme la matière]. Et c'est cette même Représentation
qui est proclamée dans les textes de la
tradition sous
les termes de Conscience, Conscience dynamique, parole
Suprême apparue spontanément, Autonomie, excellente
souveraineté du Soi ultime, libre Activité, Irradiation,
Essence, Coeur, Vibration etc. En
conséquence, c'est
lui le principe réel, le « Je » véritable, le
Seigneur suprême se manifestant par soi, qui par sa
Puissance de souveraineté suprême manifeste et met en
lumière le monde, de ®iva jusqu'à [l'élément] Terre. Lui
seul est la
capacité d'agir et la sensibilité [des choses et des
êtres] de ce monde. De
même, cet univers en tant qu'il est un effet, est une
manifestation subordonnée à sa [Manifestation]. Ainsi
constitué, ce monde est inséparable du créateur, le
grand Seigneur en forme de Manifestation. Si le
connaissable était séparé, il ne
serait absolument rien, car il serait séparé de la
Manifestation en ce sens qu'il ne serait pas
actuellement manifeste. Et l'essence manifestatrice de
ce Seigneur n'est jamais occultée par ce
monde.
Comment ce monde actuellement manifeste pourrait-il
occulter le Soi, alors qu'il est fondé par sa
Manifestation et animé par lui ? Et lui ayant fait
obstacle, en quel sens lui-même existerait-il ? Et par
conséquent, la
vraie nature du [monde] est l'essence du sujet
conscient, [c'est-à-dire le Seigneur lui-même] qui
prouve et réfute [sa propre existence]. C'est lui qui
rend possible les jugements synthétiques que sont les
raisonnements du type : « Ceci est une preuve,
cela est une contre-preuve » au sujet de cette
réalité. On doit inférer la vraie nature du réel en se
posant la question « Qu'est-ce qui peut faire
connaître sa vraie nature ? Qu'est-ce qui peut
faire connaître pareille essence ?» Et ainsi, le
fait que le grand Seigneur établi avant [toutes les
choses de ce monde] est évident par soi en tant
qu'essence du questionneur, est établi par notre propre
expérience. En outrec'est
en s'appuyant sur le moyen de connaissance [qu'est
l'intuition sensible] que ce moyen de connaissance
[qu'est l'inférence] devient valide. Or, les objets
perçus directement, tels que sentiments, perceptions,
sensations et corps, sont subordonnés à - et transcendés
par - l'essence du sujet connaissant toujours
actuellement manifesté, lieu de repos de toutes ces
cognitions. Pour le prouver, quelle peut-être
l'utilité de ces
moyens de connaissance qui ne servent qu'à manifester
des objets jamais vu [alors que le Seigneur est toujours
déjà-là] ?
Et
ainsi, la prolifération [des choses de ce monde
analysée] en trente-six catégories, parce qu'elle a pour
essence la Représentation transcendante « Je »
en sa plénitude, « consistant en la totalité des
sons »,
n'est autre que le suprême ®iva. Et les trente-six
catégories sont
:1 ®iva 2 la Puissance 3 l'Eternel ®iva 4 le Seigneur 5
la Pure Science 6 l'Illusion 7 Activité limitée 8
Science limitée 9 Désir limité 10 le Temps 11 la
Causalité 12 la Personne 13 la Nature 14 l'Intellect 15
l'Ego 16 le Sens Commun 17 l'Ouie 18 le Toucher 19 la
Vue 20 la Langue 21 l'Olfaction 22 la Parole 23 la Main
24 le Pied 25 l'Anus 26 le Sexe 27 le Son 28 le Contact
29 la Forme 30 la Saveur 31 l'Odeur 32 l'Espace 33 l'Air
34 le Feu 35 l'Eau 36 la
Terre.
[Voici] maintenant leurs caractéristiques. Ici en
vérité la catégorie « ®iva » n'est autre que
le suprême ®iva ayant
pour nature propre une pure et parfaite béatitude, faite
[des Puissances] de Désirer, de Connaître et d'Agir. Du
fait que ce Désir est libre d'entrave, la catégorie de
la « Puissance » de
Désirer n'est autre que la Vibration initiale du
Seigneur suprême assumant le désir de créer le monde. La
catégorie de « l'Eternel
®iva » existe
sous la forme de ce monde sur le point d'apparaître et
recouvert par le « Je », son propre Soi. La
catégorie du « Seigneur » est
[le moment où] le monde étant apparu, il est cependant
[encore] recouvert par le « Je ». La
« Pure Science » est la compréhension de
l'unité du « Je » et du « Cela ».
L' « Illusion » est la manifestation
d'une séparation des choses [entre-elles] et d'avec leur
essence. Lorsque le suprême ®iva occulte sa propre
essence par sa Puissance d'Illusion [autrement dit] par
sa [Puissance] de Seigneur suprême, il jouit de la
condition de sujet contracté. On le désigne alors par le
terme « Personne ». Lui seul est le sujet
transmigrant, égaré par l'Illusion et lié par les actes
[et leurs conséquences « bonnes » ou
« mauvaises »]. Bien qu'il soit inséparable du
suprême ®iva, son égarement n'est pas celui du suprême
®iva. Cela est semblable au tour de magie du magicien
dont l'égarement [apparent est en réalité] produit
volontairement. Mais celui qui atteint la souveraineté
par cette reconnaissance [qu'il est lui-même le Seigneur
doué des Puissances d'Agir et de Connaître en quoi
consiste la] « Science », celui-là est
libéré : il n'est autre que le suprême ®iva,
Conscience homogène et indivise. Son omnipotence, son
omniscience, sa plénitude, son éternité et son
omniprésence, bien qu'étant les Puissances
non-contractées, deviennent à travers l'assomption de la
contraction [les cinq catégories suivantes]:
Activité limitée, Science limitée, Désir limité, Temps
et Causalité . Là, ce qu'on nomme « Activité
limitée » est la cause de la restriction de la libre
Activité chez la « Personne ». La
« Science limitée » est la cause d'une
capacité de connaissance partielle. Le « Désir
limité » est l'attachement aux objets des sens. Le
« Temps » c'est ce processus qui se résume aux
présences et aux absences des choses. La
« Causalité » est cause des restrictions du
genre "Je dois faire cela. Je ne dois pas faire ceci".
On dit que ces cinq [catégories] sont sa "cuirasse" du
fait qu'elles le destituent de sa véritable essence. La
cause générique des catégories allant de
« l'Intellect » à l'[élément]
« Terre » est la « Nature ». Et
celle-ci a pour forme indifférenciée l'état où les
[trois qualités] « Légèreté, Agitation et
Inertie » sont indifférenciées.
L' « Intellect » forme des jugements sur
les constructions mentales et il les
« reflète » [comme un miroir].
L' « Ego » en vérité est ce qui produit
les appropriations du genre "Cela est à moi. Ceci n'est
pas à moi". Le « Sens Commun » est ce qui
produit les images mentales. Ces trois forment
l' « Organe Interne ». Les cinq organes
de connaissance - le nez, la langue, l'oil, la peau et
l'oreille - produisent une saisie graduelle des objets
des [cinq] sens : odeur, saveur, forme, contact et
son. Les cinq organes d'action - parole, main, pied,
anus et sexe - produisent respectivement une activité
consistant en : élocution, don, déplacement,
excrétion et volupté. Les cinq éléments subtils
sont : le son, le contact, la couleur, la
saveur et l'odeur en leur forme générale. L'Espace est
ce qui donne lieu [aux quatre autres éléments]. Le Vent
est ce qui anime. Le Feu est ce qui brûle et cuit. L'Eau
est ce qui fait croître. La Terre est ce qui porte.
De même que le grand arbre
Existe en puissance dans la graine du
banian,
De même ce monde mobile et
immobile
Existe dans le Germe du Coeur.
Selon cette analogie traditionnelle, le
monde existe à l'intérieur [du Seigneur suprême], dans
le « Germe du Coeur » ayant pour nature la
Suprême souveraine. Comment ? De même que l'argile est la
forme ultime des cruches, plats etc. qui sont
des transformations de l'argile ; ou bien de même
que, par l'examen de [divers] genres de substances telles
que l'eau, etc, il ne demeure comme forme établie que
ce qu'il y a de commun à l'eau etc, [à savoir la
liquidité], de même, en examinant diligemment le
principe réel des catégories allant de l'élément Terre à
l'Illusion, il ne restera qu'"être". Considérant la
consonne de la racine de ce mot (sat)
en laissant les voyelles,
seul reste "sa", qui est la Nature, à l'intérieure
de laquelle se trouve ces trente-et-une catégories. Ensuite,
du fait de la différenciation de la
Puissance, les catégories de la Pure Science, du
Seigneur et de l'Eternel ®iva qui ont pour essence Connaissance
et Activité, demeurent à l'intérieur [de ®iva],
en "au", qui consiste en la Puissance du Sans-égal.
Après cela, l'expiration " ha " est la forme
de l'Emanation supérieure et inférieure. Parce qu'il est
lieu d'existence et de repos [de toutes les catégories], l'essence
de ce Germe du Coeur [sauh, prononcé "saouhou"] ainsi
constitué n'est autre que le suprême ®iva, le grand
Mantra qui constitue ce monde et le
transcende.
Celui qui connaît véritablement et s'absorbe
complètement en un tel Germe du Coeur est initié selon
le sens ultime [de l'initiation] ; demeurant en
vie, se conduisant comme tout le monde, il est pourtant
libéré dès cette vie. A la disparition du corps, il
devient le Seigneur lui-même, le suprême
®iva.
___________________
Ainsi s'achève l'Exorde au
Tantra de la Suprême [souveraine des Trois
Puissances]
,oeuvre
du maître Kemarâja.