Kshemarâja, disciple et cousin
du grand philosophe Abhinavagupta, consacra son oeuvre à
la vulgarisation de la philosophie de la
Reconnaissance. Il composa
notament une version simplifiée des Stances sur la
reconnaissance du Seigneur, intitulée le Coeur de la Reconnaissance
(Pratyabhijnâ Hridayam). Cette oeuvre, claire et
consise, qui met l'accent sur la portée pratique de la
Reconnaissance, se propagea
dans l'Inde entière. En voici une forme versifiée, due à
un auteur anonyme. L'une de ses stances (35) laisse
d'ailleurs penser que ce texte a, durant un
temps, fait partie d'un tantra
.
Le jeu de la manifestation de la conscience
(Bodhollâsavilâsa )
Hommage à ®iva,
lui qui effectue
continuellement les cinq actes,
lui qui fait
apparaître la vérité ultime,
déploiement homogène
de félicité et de conscience. /1/
La conscience est
libre.
Elle est la cause de
l'univers.
Elle est liberté et
sujet connaissant,
elle est
l'accomplissement. /2/
Elle fait éclore
l'univers
en son propre fond,
par son seul désir,
en différenciant
sujet et objet diversement,
selon des formes
multiples. /3/
La diversité de
l'univers existe
en raison de la
différenciation de l'objet,
en s'unissant à
cette diversité,
en haut, en bas,
d'innombrables (manières). /4/
Bien que la
conscience soit le Seigneur,
elle devient l'âme
lorsqu'elle se contracte.
Les sages savent que
la forme de l'univers
existe en elle comme
l'arbre dans sa graine. /5/
La conscience est
notre essence
absolument pure et
limpide.
L'âme, quand elle
n'est pas attachée aux
limitations,
est la conscience.
/6/
Tournée vers les
objets, la conscience
vient reposer dans
l'âme.
Les sages disent que
la conscience devient l'âme
quand la contraction
devient prédominante. /7/
Le sujet illusoire
est l'être incarné.
Il reçoit son
existence de cette conscience.
Il s'attache aux
choses,
privé du juste
discernement. /8/
Et cet Un apparaît
multiple
à cause des aspects
et des qualités comme la légèreté.
Il apparaît comme
les sept (sortes de) sujets
connaissants,
et comme les
trente-six catégories. /9/
Un, omniprésent,
le Seigneur est pure
conscience.
Telle est la
délivrance, évidente
par la parfaite
connaissante de la subjectivité.
/10/
Connu comme étant
les sept sujets connaissants
et les trente-six
catégories,
le grand Seigneur
procure
cette fortune qu'est
la délivrance. /11/
Assurément, les
doctrines ne sont que
des personnages
(assumés) par lui, selon son désir,
comme des
personnages factices
assumés par un
homme. /12/
De la même manière,
le Soi immense,
qui est félicité et
conscience,
est nourri et animé
par son propre désir.
Il assume différents
points de vue à cause de sa plénitude.
/13/
Le Soi se déploie
dans la manifestation du divertissement
de la félicité et de
la conscience.
L'âme se souille
dans le Samsâra
parce qu'elle est
contractée par ses propres puissances.
/14/
« Je suis
imparfait », ainsi est-elle souillée
par de multiples
souillures
- de finitude,
relative à Mâyâ et relative aux (conséquences des) actes
-
alors qu'elle est le
Seigneur des mondes omniprésent.
/15/
De même que le
Seigneur omniprésent
effectue les cinq
actes,
de la même façon ce
Soi (limité les) effectue,
Egaré par (ses
propres) puissances. /16/
Le Seigneur des
Puissances est célébré
Par les adeptes du
Principe
Grâce à
l'épanouissement de la Puissance.
Le sujet
transmigrant est contracté à cause de la contraction (de
la Puissance). /17/
Car, quelque soit la
forme de Mâyâ
qu'il désire voir,
on doit savoir que
c'est une création du Soi.
On considère que sa
Puissance est subsistance.
/18/
On considère que la
Déesse,
Ayant résorbé
le Samsâra,
Le
reprend
dans l'unité de la conscience.
L'occultation de
cette essence est le voilement.
/19/
Ainsi, le
processus
Du quintuple flot
est toujours proche.
Connu, il est comme
le joyau qui exauce les désirs.
S'il ne l'est pas,
il est comme du bois ou de la boue.
/20/
Qui le cultive
continuellement
par la force d'une
juste prise de conscience
est délivré de tous
les liens.
Il devient félicité
éternelle. /21/
Lorsque le feu de la
conscience dévorant
est bien
éveillé,
ce feu immaculé
consume tout le
connaissable. /22/
Le yogin unit à sa
force
Possède les signes
du Nirvâna.
Assurément, il
atteint sans délai
le domaine immaculé.
/23/
Bien que le feu de
la conscience a été obtenu,
l'univers qui est
conscience apparaît néanmoins.
Cette manifestation
de l'ambroisie de la félicité du
Soi
se déploie à
l'extérieur. /24/
Cela même, en se
cristallisant,
apparaît sous la
forme des phénomènes.
Dieu, le grand
Seigneur qui est notre Soi,
le Seigneur suprême,
se divertit. /25/
Celui qui voit cela
continuellement
est délivré, et en
un instant
il délivre la
totalité des êtres
des liens du Samsâra
effroyable. /26/
« Quiconque
possède la force de la félicité
se tient dans le
domaine de sa propre
essence » :
Ainsi, celui pour
qui
l'éclat de la joie
est apparut, /27/
qui repose en sa
propre essence,
atteint cet (état)
même après le samâdhi (vyutthâne).
En raison de
l'efficience de sa persévérance,
il est recherché par
les gens. /28/
La félicité de la
conscience apparaît
par l'épanouissement
du domaine du centre.
Quand il apparaît,
la vision divine
en forme de
connaissance apparaît. /29/
Immaculée,
lumineuse, pure,
félicité éternelle,
suprême,
sans même avoir
tranché le filet du corps,
la vision qui est
connaissance se déploie. /30/
La puissante méthode
pour épanouir le
centre
est
multiple :
anéantissement des
vikalpas, épanouissement, contraction, etc.
/31/
C'est en ne pensant
à rien
que les vikalpas
seront anéantis.
Quand la conscience
s'éveille,
la Puissance en
train d'apparaître s'éprend du royaume des phénomènes.
/32/
(La Puissance étant)
éprise d'eux,
on voit le flot
divin immaculé.
C'est cette
contraction de la Puissance
Qui est enseigné par
les partisans d'un Brahman (passif).
/33/
L'absorption dans le
nâda et le bindu,
le repos dans les
extrémités initiales et finales,
etc. ;
s'emparer du dégoût,
de la colère,
de la peur, de
l'incertitude : /34/
Ainsi enseigne t-on,
Ô déesse (?),
ce qui fait
s'épanouir le centre.
S'il s'y dévoue,
c'est en quelques jours
qu'il atteindra le
domaine suprême. /35/
Celui qui cultive
les impressions du
samâdhi intérieur,
immaculé, prend
conscience encore et encore,
par la seule force
de la juste prise de conscience.
/36/
Son essence propre
apparaîtra entièrement,
même après le
samâdhi.
Ce yogin établi dans
l'éveil
est éternellement
heureux. /37/
La conscience du
yogin
se déploie
parfaitement.
Elle est la parfaite
subjectivité,
faite de lumière,
elle est la vitalité des mantras.
/38/
Se divertissant en
elle,
le yogin se tient
dans le domaine des Souverains des
Mantras.
S'adonnant à cela,
il se divertit comme le Seigneur,
nourri par les
Puissances. /39/
Ainsi la liberté du
Seigneur des mondes, omniprésent,
possède de multiple
aspects,
existe sous des
formes diverses.
Elle est une
souveraineté indivise. /40/
« Il est
sans-second » :
telle est, dit-on,
cette suprême ambroisie qu'est la
connaissance.
Celui qui en boit
neutralise ce
puissant poison qu'est le Samsâra.
/41/
Cette méthode pour
rendre la conscience évidente
vise à faire
atteindre ®iva aux magnanimes.
Cet enseignement
absolument immaculé,
extrait de l'océan
de la connaissance parfaite,
est l'oeuvre de
Kemarâja. /42/