Il va s'agir ici de
considérer les thèses de Nietzsche et
Descartes à travers celles d'un ensemble
de penseurs ayant vécu au IX ème siècle au
Cachemire. On peut s'étonner de voir ici un
penseur étranger aux lumières de la Grèce qualifié
de philosophe. Qu'est-ce qui nous autorise à
opérer une telle comparaison ?
La considération des
pensées ou des " sagesses "
non-européennes donne habituellement lieu à deux
types de réactions, également ruineuses pour la
pensée. Soit on tient que ce n'est pas de la
philosophie, soit l'on admet que c'est comme notre
philosophie. Ou bien ce n'est pas de la
philosophie, auquel cas la comparaison avec une
vraie philosophie ne serait pas légitime ; ou
bien la philosophie en question pourrait se
réduire à l'un des systèmes occidentaux, auquel
cas il n'y aurait que peu d'intérêt à s'y
confronter.
Il faudrait ici éviter ce double écueil en
montrant une pensée qui, pour n'être pas autre
chose que de la philosophie, n'en est pas
moins une
autre philosophie et qui, à ce titre, mérite
la peine de voir la pertinence de ses thèses
examinée loyalement.
Mais qu'entend-on ici au juste par
philosophie ? Il semblerait en effet à
première vue que la détermination de son essence
constitue un authentique problème pour la
philosophie occidentale. Si l'on veut soutenir
l'idée selon laquelle la seule philosophie
authentique est occidentale, il faudrait en
particulier pouvoir produire une définition
capable d'inclure toutes les pensées occidentales
et à même d'exclure tous les autres discours. Ceci
semble très difficile. De fait, il apparaît assez
clairement que nombre de penseurs Européens
tiennent des thèses plus proches de certains
auteurs Orientaux que de certains auteurs
Occidentaux.
C'est pourquoi nous adopterons plutôt à
titre de critère les maximes du sens commun
proposées par Kant : penser par soi-même ; penser
en se mettant à la place de tout autre ;
penser en accord avec soi-même. On retiendra en
particulier la seconde maxime, celle du jugement.
Elle indique en effet suffisamment que l'enjeu de
la philosophie - s'élever au point de vue
universel de la raison - est avant tout un idéal.
Mais il permet en outre de distinguer une
philosophie d'une simple exégèse de textes sacrés.
Le philosophe s'appuie sur des arguments
acceptables par tout être humain en tant qu'il est
simplement doué de raison et non pas en tant qu'il
est Européen ou Indien, affidé à telle ou telle
révélation. L'exégète argumente bien, mais ses
arguments présupposent davantage de thèses
admises par foi. " C'est vrai parce que c'est
Dieu qui l'a dit ". Pour le philosophe, la
priorité s'inverse : c'est (éventuellement)
parce que c'est vrai que Dieu l'a dit. On le voit,
il n'y a là au fond qu'une différence de degré, et
l'on reconnaîtra d'innombrables intermédiaires
possibles entre ces deux pôles. J'entends donc par
philosophie un discours rationnel s'adressant
sciemment à l'humanité entière et non pas à telle
ou telle communauté de
croyance.
I.
Présentation du projet
philosophique
A.
Les motifs
Or, tel est justement le propos
d'Utpaladeva. Bien que cet auteur appartienne à
une tradition contemplative particulière,
il déclare d'emblée qu'il cherche à rendre
possible, en la justifiant, la reconnaissance de
l'identité de chacun avec le Seigneur.
Il est précisé que cette reconnaissance est le
souverain bien, accessible à tous, sans
distinctions aucune que la capacité à bien
conduire sa raison (c'est-à-dire la conduire vers
le vrai sattarka, plutôt que vers la victoire à
tout prix - kutarka).
Mais on dira, peut-être avec Nietzsche,
qu'il serait fort naïf de croire que la recherche
de la vérité est vraiment
une recherche de la vérité. Nietzsche a essayé de
nous montrer que le désir de vérité n'est que le
masque d'un désir de vengeance. Bref, le projet
d'Utpaladeva n'est-il qu'une version exotique du
faible cherchant à se venger des forts en les
persuadant d'idées qui les culpabiliseront ?
Et, pour formuler l'objection à la manières des
partisans du soupçon dans les sciences humaines,
le projet de justification et de rédemption
universelle ne doit-il pas s'expliquer bien plutôt
par une volonté de domination de la part du groupe
social et religieux représenté par l'auteur
d'assurer son prestige et d'asseoir sa
domination ? Mais il ne s'agit plus alors de
s'interroger sur la pertinence d'une philosophie
extra-européenne, mais plus radicalement sur
l'existence de la philosophie elle-même. La
plupart des approches spécialisées des pensées
indiennes les expliquent en effet par un ensemble
de " facteurs non-épistémiques ", telles
que le contexte social ou la langue.
Autrement dit, on fait des procès
d'intentions. Or, les penseurs du ®ivaïsme
non-dualiste sont conscients d'une telle
objection. Ils lui répondent qu'il n'existe aucune
raison a
priori de penser qu'une motivation
désintéressée soit impossible.
Nous pensons pour notre part que toute
confrontation loyale à l'autre exige que nous lui
accordions au moins le bénéfice du doute. L'examen
permettra de
trancher.
B.
La méthode
transcendentale
Enfin, nous n'ignorons pas que l'on
reproche à la pensée indienne son manque de
rigueur conceptuelle et son ignorance des
principes de la raison, tels le principe de
contradiction. Quelle est la méthode utilisée par
Utpaladeva ? Pour démontrer sa thèse, selon
laquelle chacun est Dieu, il présente son discours
comme l'explicitation d'une inférence en cinq
membres.
Quel rapport avec Descartes et
Nietzsche ? Celui-ci : les thèses de
Nietzsche correspondent aux thèses des logiciens
Bouddhistes ; les thèses de Descartes
correspondent à celles de certains alliés
d'Utpaladeva. Etant donné le problème de l'essence
du sujet nous verrons - en bref
- quelle est la solution proposée par
Utpaladeva.
Utpaladeva, après avoir déclaré son projet
d'un salut universel par la raison, annonce
brièvement sa méthode : une stratégie
transcendantale.
Les ®aivas
cherchent à montrer d'emblée que ni les
Bouddhistes ni personne ne peut réfuter
l'existence de Dieu car Dieu est la condition de
possibilité, de validité, d'intelligibilité de
tout.
Comme Descartes avec le scepticisme, Utpala
va chercher à montrer que les thèses Bouddhistes
ont pour condition de validité la validité de ses
propres thèses. Autrement dit, les Bouddhistes,
pour avoir raison, devront au préalable admettre
qu'ils ont tort. Par conséquent, comme la thèse
Bouddhiste se contredit fatalement, la thèse
d'Utpala est nécessairement
vraie.
Pour cela, son but immédiat est
d'expliciter les moyens de la reconnaissance. Ce
système a lui-même une visée sotériologique. Elle
est alors envisagée comme « exercice
spirituel » (Pierre Hadot). C'est-à-dire que
le système est aussi « un moyen en vue de la
Personne qui est le Témoin, qui n'est autre que
l'Insurpassable (c'est-à-dire le sujet ultime,
absolu et 'insurpassable' en ce sens qu'il ne peut
jamais être l'objet d'un sujet).
Par ailleurs, Utpala proclame à la fin de son
traité qu'il propose une voie nouvelle aux
hommes, bien qu'Abhinavagupta précise que cette
doctrine était déjà contenue implicitement dans
les textes enseignés par
®iva.
Pour cela, Utpala conçoit un projet de
justification particulièrement complexe. Ils
s'approprient le schéma inférentiel mis au point
par le Nyâya
nommé « inférence pour
autrui ».
Avant de brièvement décrire ce schéma, il
convient toutefois de signaler que le discours
d'Utpala contient de nombreuses négations de toute
méthode visant à mettre en lumière un absolu qui
est condition de possibilité de tout. C'est ainsi
que dés la seconde stance, Utpala demande
« Quel être intelligent pourrait jamais nier
ou établir le sujet connaissant et agissant, le
soi, le Grand Seigneur, établit depuis le
commencement ? ». Puisque en
effet le soi est ce qui rend possible toute
pensée, il y a quelque chose de paradoxale dans le
projet de sa démonstration discursive. Il faut
admettre qu'ici la Pratyabhijñâ est influencé dans
une certaine mesure par l'apophatisme propre à
l'Advaita Vedânta de ®ankara. Le soi
(âtman), qui est l'absolu
(brahman) est par soi évident
(svaprakâsha). Le soi se connaît lui-même
éternellement, en une conscience atemporelle
vierge de tout discours (vikalpa
),
mais essentielle à toute cognition mondaine. En
fait, tout le système se ramène à une mise en
lumière de ce paradoxe que rien ne peut fabriquer
ce qui est de droit toujours déjà là. Dans son
commentaire à la seconde stance cité ci-dessus,
Abhinava tente de démontrer que le seul sujet qui
puisse prouver ou réfuter quoique ce soit doit
être identique au Seigneur omniscient et
omnipotent. Il soutient qu'il est ridicule qu'un
être prouve ou réfute son propre soi. Bref, on ne
peut prouver l'absolu.
Dieu, ou le principe ultime, est en effet
Manifestation.
Il est la source et le lieu de toute
manifestation. Il ne peut pas ne pas être
manifeste. Et être, c'est être manifeste. L'idée
de la non-existence de ce qui - pour que l'idée de
non-existence puisse advenir - doit exister, est
contradictoire. L'opération des moyens de
connaissance, des preuves à son égard inverserait
fatalement la relation de
dépendance.
Cette thèse est par elle-même fort ancienne
en Inde. Abhinava cite d'ailleurs un célèbre
passage de la Bhadâranyaka Upaniad :
« en vérité, par quoi peut-on connaître le
connaisseur ? ». Et il ajoute avec
humour : « Comme je l'ai dit :
« Tous éprouvent de la honte [lorsqu'ils
prennent conscience :] 'J'ai été
objectivé/fait objet de connaissance'. Comment
alors le Grand Seigneur
pourrait-il être fait objet de connaissance?» Bien
sur, Abhinava est parfaitement conscient que le
problème de l'objectivation de l'Absolu par la
parole ne peut être entièrement surmonté. Tout
discours sur Dieu est par définition un discours à
la troisième personne. Il admet aussi qu'un
discours objectif est possible sur le sujet
empirique, celui qui est identifié à des objets
comme le corps, la sensation interne, le sens
interne etc.
Le soi est donc toujours déjà connu sous
forme d'une sorte d'intuition a priori. Pourquoi
alors l'individu ne le reconnaît-il pas ? Le
plus simple consiste à expliquer cette
inintelligence par quelque mécanisme d'illusion
propre à entretenir la continuité du sujet
empirique. Par conséquent, l'opération de la
reconnaissance ne pourra être que négative. Le
système ne fait qu'éradiquer une conception fausse
selon laquelle nous ne serions pas conscient de
notre ipséité. Le passage suivant apporte un
éclairage utile sur ce point : « Rien de
nouveau n'est accompli. Il n'y a pas non plus mise
en lumière de quelque chose de vraiment caché.
[Bien plutôt] la supposition selon laquelle ce qui
est manifeste n'est pas manifeste est éradiquée.
Car la libération [c'est-à-dire le souverain
bien],
qui consiste à atteindre la condition du Seigneur
suprême, n'est que l'éradication de cette [fausse
supposition]. Le Cycle [de l'existence aliénée,
le samsâra] n'est rien d'autre que la
non-éradication de cela. Ces deux [conditions,
libération et aliénation] ne sont en essence que
supposition. Et les deux sont manifestées par le
Bienheureux ».
Pourtant, il ne faudrait pas croire que cette conscience aigue de la
vanité de toute action pour atteindre ou penser
l'absolu ait conduit ces penseurs à se
réfugier dans le quiétisme. A l'opposé de toute
misologie (la haine de la raison), Abhinava
ne manque jamais une occasion de rappeler que
cette théorie de la grâce
ne doit pas servir « d'asile de
l'ignorance ». Seulement, cette stratégie
argumentative transcendentale qui nie d'emblée
toute méthode, assure au système une sorte de
victoire a priori.
Quoiqu'il en soit, Utpala utilise aussi une
méthode plus positive empruntée à la logique
commune de l'Inde, le Nyâya. Dans cette tradition,
on énumère seize rubriques concernant le discours
philosophique. Et, bien qu'au fond la
Reconnaissance ne construise rien de
positif, elle prend une forme discursive conforme
au critères logiques du Nyâya. Abhinava explique
en effet que la capacité du système à emporter
l'adhésion repose sur l'application de ces
normes : « Le but ultime de ce [traité]
n'est autre [qu'une justification selon les seize
catégories], telles que les moyens de connaissance
[pramâna
],
etc...Lorsque les seize catégories sont
articulées, l'auditeur est amené à comprendre
entièrement ce qui est à
comprendre . » Ces catégories
comprennent les moyens de connaissance
(pramâna), la nature du connaissable
(prameya), rubriques correspondant à peu
prés à l'épistémologie et l'ontologie. Viennent
ensuite les préliminaires d'un débat philosophique
en bonne et due forme, à savoir le doute
(samaya), le but (prayojana),
les données empiriques (dtânta), les
présupposés (siddhânta), le schéma
argumentatif (avayava), les raisons
(tarka) et la décision
(nirnaya
). Enfin, les catégories
permettent de distinguer différentes formes de
débats ainsi que les sophismes. Bien sur,
certaines de ces rubriques se recoupent et aucun
texte philosophique indien ne les applique une à
une. Elles désignent simplement un ensemble de
préoccupations
communes.
La plus importante pour notre propos est le
« schéma argumentatif »
(avayava
), car
c'est cette catégorie qui rend possible une
intelligibilité universelle.
Ce schéma comprend les étapes
de « l'inférence en vue d'autrui »
(parârthânumâna
). Elle reçoit une explicitation
rigoureuse afin de fournir une justification
logique à toute personne douée du sens
commun : « Quelle est la fin visée eu
égard à autrui ? Ce [traité] vise la
compréhension d'autrui. Et cela est possible grâce
à l'inférence en vue d'autrui. »La mise en lumière des segments de
l'inférence pour la reconnaissance démontrent que
ces penseurs cherchent bien à rendre raison de
leur thèse.
Cette inférence comprend cinq membres. Les
voici, illustrées par un exemple
traditionnel :
1. La thèse
(pratijñâ
) : « il y a du feu sur la
colline ». La colline est le sujet de
l'inférence. Le feu est ce qui doit être
établi.
2. La raison (hetu ) : « parce qu'il y
a de la fumée ».
3. Le principe général et son
exemple (udâharana
) : « là où il y a de la
fumée, il y a du feu, comme dans la cuisine et au
contraire du
lac ».
4. L'application
(upanaya ) : « la
colline, parce qu'elle a de la fumée, a du
feu. » Cette étape explicite l'appartenance
du sujet à la relation de concomitance indiquée à
l'étape précédente.
5. La conclusion
(nigamana ) :
« Par conséquent il y a du feu sur la
colline ». Ceci répète la thèse, en tant que
celle-ci est désormais
établie.
Abhinava est si conscient de
l'importance de ce schéma rationnel qu'il va y
voir la structure même du poème des Stances
sur la reconnaissance du Seigneur. Ceci est
parfaitement conforme aux idéaux du Nyâya pour qui
« tout traité [shâstra
] consiste en réalité en
une inférence en vue d'autrui, et [de la sorte]
suscite pour lui une compréhension
adéquate ». C'est ainsi que le texte et ses
commentaires seront divisés en cinq grandes
parties correspondant aux cinq membres de
l'inférence.
La thèse établie par cette inférence est
que l'on est soi-même identique au Seigneur. Le
sujet
(paka)
de la thèse est la personne, et le probandum
(sâdhya
) est que il ou elle est le
Seigneur.
Quelle en est alors la raison
(hetu ) ?
L'exposé détaillé de ces arguments forme le corps
du traité. Mais l'essentiel s'en trouve déjà dans
la première stance. L'argument principal consiste
à dire que le Seigneur est la condition de
possibilité de tout argument. Abhinava
commente : « 'Tout' [renvoie à tout] ce
qui est existant et non existant, interne ou
externe, comme le bleu, le plaisir etc. Il y a
accomplissement ou établissement de tout ceci,
c'est-à-dire manifestation en tant que tel. [Grâce
à ce système que l'on justifie à présent, il y a
de cet accomplissement] une complète
compréhension, c'est-à-dire un approfondissement
du jugement. Cette [compréhension de
l'accomplissement de tout] est la raison
[justifiant] de [la validité] de cette
reconnaissance. C'est ainsi qu'on enseigne la
réalisation du sujet ultime [=le Seigneur] au
moyen des cognitions comme le bleu, le plaisir
etc, qui apparaissent clairement [dans
l'expérience commune]... L'objet [comme par
exemple le bleu, le plaisir] dont on a expliqué
qu'il était désigné par les mots
'l'accomplissement de tous' est à première vue la
cause/raison de la vertu, du péché etc. qui sont
[à leur tour] la cause radicale du cycle
[=samsâra]. On peut autrement l'expliquer comme
[indiquant] les moyens d'un chemin de
transcendance du monde [comme nous le faisons à
présent]. »
Ce passage où Abhinava joue sur l'équivocité de
plusieurs termes
veut dire que la reconnaissance est atteinte par
l'étude de ce qui rend possible la manifestation,
la mise en lumière des objets intérieurs et
extérieurs. Nous sommes donc en présence d'une
sorte d'investigation transcendentale. La thèse
est justifié par la mise en lumière, la
reconnaissance de ce qui justifie tout. Les ®aivas
n'essayent pas de justifier leur thèse comme s'il
s'agissait d'un simple objet de l'expérience. Ils
soutiennent plutôt que leur Seigneur est
nécessaire à la fois à la justification et à la
manifestation de ces
objets.
Mais de quel Seigneur s'agit-il ?
Selon le mythe d'origine révélé par ®iva lui-même,
®iva projette l'univers par sa Puissance
(sa parèdre). Cette identité du Seigneur et de sa
Puissance est illustrée par celle du feu et de sa
chaleur, ou bien par l'union sexuelle d'un couple
humain. Il va donc s'agir de montrer que le sujet
est la cause et la raison d'être de l'univers. Le
sujet (apparemment) limité est ®iva, car comme
®iva il est à l'origine de tout. L'âme est, sans
le savoir, l'agent nécessaire de la création
universelle : « La reconnaissance de ce
[Seigneur], qui bien que [toujours déjà]
expérimenté n'est pas remarquée en raison de la
force de l'égarement, est expérimenté grâce à la
révélation de [sa] Puissance. »
Cette révélation est opérée par les arguments
détaillés dans la suite du texte. Celui-ci est
divisé en deux parties correspondant aux deux
Puissances de Connaissance et d'Action,
épistémologie et ontologie respectivement. Ces
puissances sont celles de n'importe
qui.
Avant de passer à l'exposé des thèses
Bouddhistes, récapitulons l'inférence que doit
établir la reconnaissance : (1) Le sujet est le Seigneur. (2)
Parce qu'il/elle possède les Puissances de
Connaissance et d'Action. (3) Quiconque possède
les Puissances de Connaissance et d'Action est
Seigneur, comme le Seigneur décrit dans les
Ecritures, et comme le roi. (4) Le sujet,
puisqu'il les possède, est le roi, le Seigneur.
(5) Le sujet est le
Seigneur.
Les ®aivas utilisent aussi la notion de
dépendance : « Celui dont dépend quelque
chose [en] est le Seigneur, comme un roi sur son
domaine. [Or] de même l'univers [dépend de]
toi. » Ou encore : « Celui en qui
quelque chose apparaît contient
cette chose, comme une cassette [contient] les
joyaux. L'univers depuis [l'élément] Terre jusqu'à
Sad?iva,
[apparaît] en toi qui a la nature de la
conscience ».
Reste à élucider la nature de ce Seigneur,
à montrer en quoi il est un ego et à justifier son
caractère nécessaire.
II.
Les objections des logiciens bouddhistes.
A.
Le doute comme catégorie essentielle de la
philosophie.
C'est justement tout cela que les
'logiciens Bouddhistes' remettent radicalement en
question. Cependant, on peut se demander pourquoi
Utpala se donne la peine de recueillir ces
objections et de répondre aux difficultés qu'elles
soulèvent. C'est qu'ici comme chez Descartes, le
doute est un élément nécessaire de la méthode
transcendantale. Sur le plan théologique,
l'antithèse est un moment de la
procession/conversion divine : « Nous
louons ®iva, qui manifeste l'univers différencié
en tant qu'argument prima facie, et le
ramène ensuite à l'unité en tant que conclusion
établie ». En cela, Utpala n'est
nullement figure d'exception. Il considère comme
tous les penseurs en langue sanskrite que le doute
(samaya
) est une
(des seize) catégories nécessaires de tout
discours philosophique : « La nature de
la Réalité Ultime est ici [dans ce système]
expliquée à partir de la considération des vues
des adversaires, de leurs doutes et de leur
réfutation ; elle est de la sorte très
clairement mise en lumière ».
En fait, comme nous l'avons vu, Utpaladeva va
chercher à montrer que les thèses erronées sont
possibles si et seulement si les siennes sont
vraies. En d'autres termes, les errements des
hommes contribuent à la gloire du Seigneur :
« Hommage à Dieu qui, ayant créée l'égarement
de ceux qui sont égarés dans le Cycle, le réduit à
néant ; et qui ayant occulté la béatitude au
delà des [couples de] contraires, la
révèle ».
Quelles sont les thèses
erronées ? Ce sont celles des Bouddhistes,
Dharmakîrti et ses commentateurs. Selon eux, le
critère de réalité des choses et de nos
représentations est la capacité de produire des
effets (arthakriyâtvam
). Exister, c'est produire
quelque effet. Etre une chose, c'est être une
cause. Or, causer signifie aussi passer dans un
effet. Etre implique donc de n'être pas permanent.
Seuls sont donc réelles les entités instantanées.
Les Logiciens bouddhistes semblent en discerner
deux genres : les atomes et les cognitions.
Mais le point essentiel
pour notre propos est que la structure du réel est
scindée en deux : d'un côté il y a les
réalités singulières, saisies par
l'intuition ; de l'autre, les catégories
générales, forgées de toutes pièces par
l'entendement. Ces deux sphères n'ont rien de
commun. Les images que nous construisons procèdent
en effet de comparaisons et de généralisations à
partir des choses perçues directement. Mais
celles-ci sont absolument singulières. Chacune est
unique au point que rien de ce l'on peut en dire
n'y est adéquate. Ce qui signifie qu'en général le
langage n'a rien de commun avec les choses telles
qu'elles sont. Nos interprétations sont donc
toujours fausses, si l'on admet que la vérité est
le caractère de nos discours lorsqu'ils
ressemblent avec ce dont ils parlent. Cela
signifie en particulier que les notions ou les
représentations résultant d'une synthèse ne sont
que des êtres de raison. Or, l'idée d'un
"Seigneur" agent et sujet universel, est
précisément - en tant qu'unité ultime de tout - la
plus illusoire de toutes.
Ces objections sont
exposées par Utpaladeva dans le second chapitre
des IPK. Comme le montre clairement D. P.
Lawrence, les Bouddhistes font porter leurs
objections sur trois objets : le soi, sa puissance
de connaître et sa puissance d'action. Ces objets
reçoivent chacun trois objections. Premièrement le
soi, par exemple, se réduit à une multitude
d'états empiriques : « Aucune des deux
sortes de cognition [intuition et inférence] ne
dépend d'une entité distincte de ces cognitions
elles-mêmes en forme de conscience, puisque cette
autre entité n'est pas perçue. Quel est donc ce
soi permanent ? ». De même la
notion de 'je', telle qu'elle s'exprime,
c'est-à-dire toujours discursivement, se réduit à
une multitude d'états perçus. Deuxièmement, le soi
n'est pas perçu et, partant, ne peut être inféré.
Il n'est donc prouvé par aucun moyen de
connaissance valide (sâdhakapramânam).
Troisièmement, enfin, le soi est une notion
contradictoire, puisqu'en lui cohabitent à la fois
de l'un et du multiple. Il y a donc une preuve qui
permet de réfuter (bâdhakapramânam) le soi.
Examinons à présent ces
arguments, en faisant plus particulièrement porter
notre attention sur ceux qui semblent faire fond
sur la problématique de l'un et du multiple,
c'est-à-dire la troisième sorte d'objection, qui à
chaque fois consiste à montrer le caractère
contradictoire des thèses d'Utpaladeva.
A. Le
soi
En premier lieu, le soi
est contradictoire. Car, en effet, qu'est-ce que
le soi ? C'est une cause éternelle, c'est-à-dire
une chose qui produit des effets sans elle-même
subir de changement. Or, il suit du critère
bouddhiste de la réalité que cela est impossible.
En effet, être une cause, cela n'est rien d'autre
que produire un effet et pour ainsi dire, épuiser
tout son être dans cette effectuation. Autrement
dit, causer, c'est changer, c'est exister un
instant seulement. La relation
de cause à effet est ici le « caractère de
deux objets tels qu'une modification de l'un
entraîne une modification de
l'autre », autrement dit une
dépendance mutuelle. Si donc l'on veut préserver
la valeur explicative du soi comme cause de tout,
il faudra admettre qu'il n'est rien d'éternel.
Mais si l'on choisit au contraire d'en faire une
chose éternelle, alors, ne jouant aucun rôle dans
l'explication des choses, il n'est qu'une
supposition gratuite et inutile.
En quoi cela se
rapporte t-il au problème de l'un et du multiple ?
De fait le soi est ici envisagé comme une cause
dont procède une succession de cognitions,
c'est-à-dire une multiplicité
de manifestations à l'intérieur de ce qui reste
pourtant, selon Utpaladeva, une seule
manifestation infinie, qu'il nomme le Seigneur. En
transposant de même les objections dans ce
registre, il apparaît que Utpaladeva est acculé à
choisir entre une nature de la
conscience (cittatâ
) qui se réduit en fait à
une succession
de cognitions instantanée sans commencement ni
fin, et un soi réduit à l'état de témoin des
transformations successives de la nature, et non
plus agent et sujet connaissant universel.
B. La puissance de
connaître
En second lieu la
puissance de connaissance est, elle aussi, réduite
à des cognitions instantanées épisodiques. Or, une
cognition unifiant plusieurs cognitions est
impossible. Car les cognitions se succèdent en
différents moments. La cognition transcendante,
pour parvenir à les unifier, devrait pouvoir
rester elle-même en différents moments. Elle
devrait être ce qu'elle est toute entière dans la
cognition passée, et de même se trouver toute
entière dans la cognitions ultérieure. Or, il est
impossible à une chose d'être également présente
en deux choses mutuellement distinctes.
De plus, s'il existait
un sujet connaissant universel, chacun connaîtrait
tout ou rien. Si je suis le même sujet que tous
les autres, je connaîtrais tout simultanément et
la plus grande confusion s'en suivrait. Si bien
que ce sujet universel omniscient qui prétendument
rend possible toutes nos connaissances les
anéantirait bien plutôt.
C.
L'action
En troisième lieu,
enfin, l'action fait l'objet d'une critique se
concentrant précisément sur la contradiction
qu'enveloppe l'idée d'un Seigneur ayant la
capacité d'unifier le multiple.
En effet, qu'est-ce que
l'action selon la logique commune de l'Inde? C'est
une entité dont l'unité (une
projection d'un film,
par exemple) possède un substrat (la salle de
projection), et qui dans le même temps se
manifeste en une succession de cognitions, de
"clichés" (les images, synthèses de traits
résultant de la Puissance de connaître). La
Puissance de Connaître, par exemple, est le
pouvoir de former une
perception, alors que la Puissance d'Action
est le pouvoir de former une série
de perceptions. Le paradigme de l'action critiqué
en premier lieu par les Bouddhistes est celui des
Grammairiens. Pour eux en effet, le
modèle de l'action est la phrase. C'est elle qui
produit un sens, à partir des multiples facteurs
de l'action que sont le sujet, l'objet,
instrument, lieu etc. Le noyau unificateur en est
le verbe. En dépit de la multiplicité de facteurs
de l'action (où plutôt grâce à
elle, selon Bharthari), dire « Devadatta
cuit du riz dans la cuisine avec une
casserole », c'est bien décrire une action,
c'est-à-dire une entité réelle, qui existe en plus
de la série d'images perçues.
Or, pour les
Bouddhistes, tout ceci se réduit à une succession
de cognitions, dont les similitudes donnent
naissance à l'impression de continuité d'une
identité réelle. Mais "l'unité" de l'action est
forgée de toutes pièces : « De même
l'action [n'existe pas car] elle consiste en
l'apparition de corps etc. en différents lieux
etc., et rien d'autre, puisque rien de plus n'est
perçu ». Dire que Pierre est
arrivé à Paris, c'est en fait assigner une
succession d'images mentales et de perceptions à
un substrat supposé invariant. Cette personne, une
et la même, n'est pas donnée : elle est
construite et projetée sur le donné.
"Aucun substrat n'est
perçu en plus de ces moments. Car seuls les
moments apparaissent en une succession
[et donc une multiplicité] phénoménale."
Et encore, même l'idée
d'une séquence ou d'une succession est construite
et donc factice:
"La priorité et la
postériorité des moments est due à une synthèse
par intellection discursive. Pourtant, rien n'est
par soi antérieur ou postérieur. Car il n'y a que
des réalités [singulières]. C'est pourquoi une
succession - c'est-à-dire l'avant et l'après de
l'action qui sont produits par construction
conceptuelle - n'a rien de commun avec la réalité
momentanée. Car les moments ne sont pas [même]
en relation mutuelle."
En effet, le concept de
séquence dépend de ceux de postériorité et de
priorité, caractères qui ne sont pas donnés avec
les réalités singulières en question, mais sont
leur sont attribués après qu'elles aient étés
comparées. Or, comparer, c'est mettre en relation.
Cela suppose que les deux termes comparés
coexistent dans la conscience comparante. Pour
cela, il faudrait que les instants durent plus
qu'un instant, ce qui est impossible s'ils doivent
produire quelque effet et prétendre par là à
quelque réalité. De plus, les moments réels sont
en fait si singuliers qu'on ne peut légitimement
les regrouper ainsi en leur assignant un "avant"
et un "après". Ils n'ont absolument rien de
commun. Une « séquence » de moments est
donc un ordre factice forgé par l'esprit, et n'a
rien de commun avec le réel tel qu'il se donne. En
d'autre terme, une succession est une synthèse,
une généralité abstraite et en tant que telle, une
simple fiction.
Quant à dire que
l'unité de l'action peut être inférée à partir de
ses effets, cela ne se peut, car inférer, c'est
rattacher un objet perçu (la fumée) à un autre qui
n'est pas actuellement perçu, mais qui l'a été (le
feu). L'inférence est une synthèse entre deux
perceptions, l'une objet des sens, l'autre de la
mémoire. Or, une soi-disant réalité comme l'action
n'a jamais été perçue 'en plus' des réalités
singulières. On ne peut donc inférer cette cause
prétendument unique à partir de ses "effets"
multiples. De plus un effet n'est que le moment
final d'une succession. Par exemple, si l'on dit
que l'on peut inférer que l'action "Pierre va à
Paris" est la cause réelle du fait que "Pierre est
à Paris", les Bouddhistes répondront que cet
"effet" n'est que le dernier moment d'une suite de
moments et rien d'autre. Seul le multiple est
réel, car
lui seul produit cet effet qu'on nomme une
"perception".
Quoiqu'il en soit, et
c'est là l'objection la plus forte des Logiciens
bouddhistes, l'action elle-même est
contradictoire. En effet, même en admettant que
l'on perçoive quelque chose comme cette 'unité' de
l'action, il reste qu'elle contredit
la succession des phases composant l'action :
« Il n'est pas non plus admissible que
[l'action], étant une soit aussi caractérisée par
une succession. » En effet, le caractère de
succession enveloppe celui de multiplicité,
puisque l'on observe aucune succession là où il
n'y a qu'unité : « Etre une succession, c'est
être une diversité, puisque il n'y a pas [de
succession] dans ce qui est sans diversité. Etre
un et être divers se contredisent. Dés lors,
comment [l'action] peut-elle être successive et
une ?[...]Comment le substrat, affecté par les
divers moments de l'action, qui se différencient
par leur lieu, leur moment et leur forme, peut-il
être un ? Par conséquent la reconnaissance
"Celui-là est Devadatta; il est arrivé au
village", ne peut prouver une unité réelle [mais
seulement une unité fictive, relative et
conventionnelle] »(IPV.I.2.9).
De plus, comme il
s'agit ici de succession et non d'une simple
agrégation, on ne peut invoquer l'exemple des
corps collectifs doué d'une efficacité et donc
d'une réalité spécifique. Car dans un corps
d'armée, tous les soldats sont simultanément
présents, alors que les moments de l'action
n'existent pas simultanément (sauf au regard de
®iva, dont la contemplation des séries
phénoménales dans l'éternité sera précisément
définie comme un regard embrassant simultanément
les manifestations qui nous apparaissent
successivement).
Donc, dire "on passe un film"
n'est qu'une fausse interprétation, sans rapport
avec la succession de réalités singulières que
nous livre l'intuition sensible, au point
d'ailleurs que le réel n'est ni un ni multiple :
il est proprement indicible, voire ineffable.
D. La
relation.
Toutes ces objections
sont résumées par les objections à l'encontre
d'une catégorie qui rassemble toutes les autres,
celle de relation. Que la catégorie de
relation est parmi les plus nécessaire, cela est
admis aussi bien dans la métaphysique, car elle
est une des catégories sans quoi penser est
impossible, tant il est vrai que penser c'est
toujours poser ou du moins découvrir des
relations. De même Lalande définit-il la relation
comme les logiciens indiens. La « relation
est le caractère de deux ou plusieurs objets de
pensée en tant qu'ils sont conçus comme étant, ou
pouvant être compris dans un acte intellectuel
unique, de nature déterminée. Telles sont par
exemple l'identité, la coexistence, la succession,
la correspondance, la causalité, la filiation,
etc. » Cette
formulation est très proche de la relation
comme
« bilocalisation »
(dvithatâ )
chez Utpaladeva. Il apparaît que cette catégorie
joue un rôle fondamental dans son
système.
En effet, pour que la
thèse d'Utpala ait un sens, il faut que le soi ou
Seigneur soit en relation avec ses Puissances de
connaître et d'agir. Autrement dit, la
manifestation transcendantale, le sujet universel,
doit pouvoir coexister avec une multiplicité
infinie de perceptions et de pensées, d'objets
perçus et pensés (IPV 1.2.10).
Or, comment plusieurs
prédicats peuvent-ils coexister dans un même
sujet ? Et cela étant admis, comment rendre
compte de la connexion causale, par exemple, sans
admettre une 'relation' de cause à effet ? En
fait, selon les Bouddhistes, la relation de cause
à effet n'en est pas vraiment une. « Il
n'existe aucune relation du type action-facteurs
de l'action, puisqu'une telle 'relation' n'est par
perçue à part ».
Selon Dharmak.rti la
causalité n'est qu'une régularité de
succession : « ceci étant produit
cela ». Mais les Mâdhyamikas vont encore plus loin
dans la déconstruction en disant :
« ceci étant, cela apparaît ». Cette
formule ne fait que décrire une relation qui n'en
est pas une. Car bien que la formule unifie et
fasse coexister deux choses, il est clair que
l'intention ici n'est nullement de suggérer
un
quelconque substrat du 'ceci' et du 'cela',
mais au contraire signifie que seuls le ceci se
présente, au delà de tout jugement.
Seulement, des
connexions régulières ne sont-elles pas
nécessaires pour fonctionner dans le monde et pour
pouvoir le transcender? Oui, mais pour cela
répondent les Bouddhistes, il suffit de constater
des successions régulières. Le discernement oblige
au minimalisme en la matière, et la perception
l'impose : «Des choses apparaissent en
concomitance avec la présence de certaines
autres : voilà tout ce qu'on perçoit et rien
de plus. Il n'y a pas d'autre relation que celle
de cause à effet ». Voilà la seule
relation admissible, et encore n'est-elle qu'une
construction de l'esprit :
« L'antériorité et la postériorité avérées
d'une chose relativement à une autre est entendue
dans la vie quotidienne au moyen d'une construction
mentale. Voilà ce qu'on entend par 'relation
de cause à effet'. »
Ainsi par exemple, de l'argile molle et informe
est perçue, puis il y a perception d'un bol en
argile. Mais personne ne perçoit, aucune substance
n'est perçue. Au fond, on ne peut parler de
relation de cause à effet. Il n'y a qu'une série
de perceptions. Et encore, dire cela suppose une
unité. Le seul discours adéquate est donc le
silence qui s'impose naturellement dans l'esprit
(si tant est qu'il y a encore un esprit) de celui
qui a compris cela.
Cependant, retenons
aussi que, bien que la formulation des logiciens
Bouddhistes mène à un indicible au-delà de toute
mise en relation, la relation est admise sur le
plan de la 'vérité conventionnelle', et nécessaire
pour l'intelligibilité de la progression vers
l'Eveil.
Par conséquent, il est pour eux tout aussi
difficile d'élucider cette 'non-relation'. Car
même dans leur description minimaliste de la
relation de cause à effet, ils sont obligés
d'admettre 'l'antériorité et la postériorité' et
donc la catégorie de relation. Autrement dit, une
certaine forme de coexistence de l'un et du
multiple se trouve de fait admise. La position
bouddhiste, cherchant à décrire ce qui selon ses
propres termes est radicalement indescriptible,
est vouée à se contredire. En ce sens, les
présentes objections s'adressent aussi bien aux
objecteurs.
Quoiqu'il en soit, la
seule relation admise par les logiciens
bouddhistes ne permet pas d'établir une relation
entre le Seigneur et les cognitions, car il n'y a
que des cognitions : « Par conséquent on
n'a l'expérience que d'entités momentanée. Rien de
plus n'apparaît dans la perception
directe ».
Enfin, à la fin du
chapitre II.2, les bouddhistes mettent en avant le
caractère contradictoire de toute relation :
« [Aucune des définitions que l'on donne de
la relation n'est admissible] car, comme elle
repose sur les deux termes reliés, elle ne peut
avoir une même nature ». La glose
précise : « une relation est basée sur
deux termes (dvitha
) et il n'est pas logiquement
tenable qu'elle soit en les deux tout en
préservant son unité ».
La relation à en effet été définie de différentes
manières, mais toutes enveloppent l'idée de
« bilocalisation » (dvithatâ ). Selon cette
conception réaliste, une relation exige que les
deux termes reliés soient simultanément et
également présents.
Si la relation est
l'unité de plusieurs choses, elle doit perdre son
unité précisément en raison de cette association
avec une multiplicité : « Une relation,
c'est le contact mutuel de deux choses. [Or, selon
vous, la relation au même moment] reste une. Comment cela se
peut-il ? Ce dont le tout existe en un lieu
ne peut exister en un autre. Car il y aurait alors
cette conséquence inadmissible qu'elle serait
séparée de son essence ».
Abhinava donne l'exemple d'une jarre qui
existerait dans deux maisons (IPV
202-3).
Cependant, ne peut-on
concevoir la relation comme une dépendance ou un
besoin (