Le Shivaïsme du Cachemire
 
 
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Essais II

Essai de lecture du

Poème de la reconnaissance du Seigneur

 

Cet outil d'étude a été réalisé à partir des commentaires et de leurs traductions. Ce n'est ni une traduction, ni un commentaire. A partir des vers, j'ai ajouté librement le sens donné par les commentaires, mais sans en respecter aucunement la lettre. Les oeuvres en sanskrit ne sont en effet que très peu adaptées à une traduction directe, laquelle doit, pour être un tant soit peu intelligible, généralement s'accompagner d'un grand nombre de notes qui rendent le suivi d'une pensée quasiment impossible. D'où l'idée d'un intermédiaire entre la traduction littérale et le commentaire avec citations. Il s'agit, en somme, de traduire le sens des textes, en adaptant autant que possible leur forme.

Tous ce qui est dit ici se trouve dans les stances d'Utapaladeva, dans son auto-commentaire ou bien dans l'un des commentaires composés par Abhinavagupta. Je me suis appuyé sur l'édition du Commentaire (Vimarinî ) d'Abhinavagupta par K.C. Pandey (Motilal Banarsidass, Delhi, 1986), traduit en anglais, et sur l'édition des Stances d'Utpaladeva avec leur auto-commentaire par R. Torella (Serie Orientale Roma, LXXI, Roma, IIMEO, 1994), aussi traduites en anglais. Je me suis efforcé d'en retenir l'essentiel et je crois n'avoir rien ajouté qui ne se trouvait dans l'un de ces textes.

La thèse de l'auteur est simple : le Seigneur omnipotent et omniscient dont parlent les textes sacrés, c'est nous, qui sommes conscience. La conscience est Dieu. Pour démontrer cette thèse, sa stratégie est simple. Elle consiste à montrer que les activités humaines reposent sur certaines fonctions, comme la mémoire. Or, ces fonctions seraient impossibles si la conscience n'était pas absolument libre, omniprésente, infinie, éternelle, bref si elle ne possèdait pas tous les attributs de Dieu. Donc la conscience, c'est Dieu. Ces fonctions ou catégories sont principalement : l'existence, la relation, l'action, les moyens de connaissance valides, la causalité, la perception, la mémoire et le langage.

 

Table

I. Le pouvoir de connaître de notre conscience

1. Introduction de la thèse de l'auteur

2. Réfutation de la thèse de l'auteur par les Logiciens bouddhistes

3. Réponse de l'auteur aux objections bouddhistes

4. La conscience possède le pouvoir de se remémorer

5. Aucune perception n'est possible sans conscience

6. Le langage comme pouvoir de la conscience

7. Rien n'est possible sans conscience

8. Les pouvoirs illimités de la conscience

 

II. Le pouvoir d'agir de notre conscience

1. Comment le devenir existe dans la conscience éternelle

2. Toute expérience repose à la fois sur l'unité et sur la multiplicité

3. Qu'est-ce qu'une preuve ?

4. Comment la conscience créé toutes choses directement

 

III. Concordance de la Reconnaissance avec les Ecritures

1. Les catégories de l'Être

2. Les sept sortes de sujets connaissants

 

IV. Récapitulation des points essentiels

 

 

Les stances sur la reconnaissance du Seigneur, composées par Utpaladeva

 

Première partie : Le pouvoir de connaître de notre conscience

Chapitre premier : Introduction de la thèse de l'auteur

  1. J'ai, d'une façon qui ne peut être comprise par l'entendement et par la grâce du Seigneur, obtenu le Souverain Bien qui consiste à être le serviteur du Seigneur. Pour le bien d'autrui, je vais rendre possible à tous, sans distintion aucune, la reconnaissance de leur propre conscience comme étant le Seigneur, source de tout ce qui est désirable. Car si eux aussi atteignent l'Absolu, alors seulement j'aurais atteint la perfection.
  2. Tout d'abord, qu'est-ce qui nous prouve qu'un tel Seigneur existe ? Eh bien, à vrai dire, l'existence du Seigneur ne peut être prouvée, ni même réfutée. Car ce Seigneur n'est autre que notre propre conscience, évidente par elle-même. Elle ne peut jamais être connue de la façon dont on connaît les objets. Car ce Seigneur est l'essence intime, le Soi de tout, le substrat qui rend tout possible, mais qui ne se laisse jamais appréhender comme l'une de ces choses qu'il rend possible. Par conséquent, si les choses existent, il existe nécessairement puisque sans lui, absolument rien n'existerait. Le Seigneur est donc évident, prouvé avant même toute démonstration, et c'est lui qui est le sujet connaissant et agissant de tout ce qui est connu et fait. Seul un idiot peut s'acharner à prouver ou à réfuter l'existence du Seigneur.
  3. Cependant, bien que le Seigneur soit prouvé en tant que conscience, ce fait n'est pas pris au sérieux en vertu du pouvoir de Mâyâ, qui n'est autre que la souveraine liberté du Seigneur. Il ne s'agit donc pas ici de prouver l'existence du Seigneur, mais plutôt de reconnaître dans ce fait évident qu'est la conscience, les qualités qui sont d'ordinaire seulement attribuées au Seigneur, à savoir l'omniprésence, l'omniscience et l'omnipotence.
  4. Partons de la constatation qu'il existe deux sortes de réalités : d'une part, celles qui sont connues ou connaisables ; et d'autre part, celle qui connaît tout ce qui est connaissable. Or, les choses connues ne le sont que grâce à la connaissance, grâce à ce pouvoir de connaître, autrement dit grâce à la conscience. Donc la conscience, qui connaît tout ce qui peut être connu, est omnisciente. De même, tout ce qui apparait, tout ce qui se fait ou peut se faire, se fait grâce à notre conscience, douée du pouvoir d'agir. Elle est donc omnipotente.
  5. La conscience, qui est le pouvoir de connaître, est évidente. On peut aussi deviner la présence de la même conscience chez autrui grâce à ses actions. Car les actions ne sont que les prolongements à l'extérieur et visibles par tous de la conscience et du désir intime de chacun. En réalité, le pouvoir de connaitre et le pouvoir d'agir sont inséparables ; ce sont deux moments d'un seul et même déploiement qu'on peut seulement distinguer. Par conséquent, notre conscience elle-même, qui est le « je » en chaque être vivant, est le Seigneur qui connait tout et peut tout faire.

Chapitre deuxième : Réfutation de la thèse de l'auteur par des Logiciens bouddhistes.

1-2.            Nous, Logiciens bouddhistes, nous pensons que rien ne dure plus d'un instant, et nous vous faisons les objections suivantes :

Votre distinction entre deux sortes de réalités - celle qui connait et celles qui sont connues, c'est-à-dire entre la conscience et les choses - est fausse, car elle voudrait dire qu'en plus de nos pensées et de nos actions, il existerait une sorte de substrat permanent, qui serait la cause de ces pensées et de ces actes, cause que vous nommez la conscience, « le Soi » ou même « le Seigneur » ! En réalité, il n'y a que deux façons de connaître les choses : d'une part la perception directe, qui n'est pas une construction mentale, qui est au-delà des mots et qui est donc infaillible ; et, d'autre part, les représentations indirectes, qui sont construites de mots, qui sont des idées générales, et qui sont donc toujours essentiellement fausses. Dans tous les cas, ces représentations s'enchainent les unes aux autres, et il n'est nullement nécessaire de supposer un substrat permanent que vous appellez le Soi. Qui est-il ? Il n'apparaît nullepart. Quant au « je », ce n'est qu'un mot !

  1. Les partisans de l'existence d'une entité permanente, une et la même à travers tous les changements, auraient ceci à répondre à ces objections des Bouddhistes : Si l'on admet votre théorie, la perception devient impossible ! Car la perception directe de l'instant passé à disparu selon vous - puisque rien ne dure plus d'un instant. Mais si tel était le cas, nous errerions dans une amnésie permanente. Privé de toute mémoire, nous ne pourrions rien percevoir, puisque dès l'instant suivant, le sujet de la perception aurait déjà disparu, remplacé aussitôt par un nouveau sujet ! Il faut plutôt admettre qu'il existe un sujet permanent qui relie entre elles les perceptions passées et présentes.
  2. Les Bouddhistes répondent à cela que, de toute façon, même si l'on admet l'existence d'un Soi permanent, le phénomène de la mémoire n'est toujours pas expliqué. Car l'objet perçu que l'on se remémore n'existe plus, il n'est plus le même. Les partisans du Soi rétorquent alors que la remémoration est produite non pas par l'objet auparavant directement perçu - puisque celui-ci a bel et bien disparu en tant que tel - mais par la trace laissée dans le psychisme par cette perception. 
  3. Dans ce cas, répondent les Bouddhistes, ces traces suffisent à expliquer le phénomène de la remémoration : L'objet perçu antérieurement se manifeste dans cette trace réactivée qu'est la remémoration. A quoi bon s'embarasser d'un Soi permanent, puisque même le partisan de l'existence d'un tel Soi admet le rôle des traces mémorielles et que celles-ci suffisent à expliquer le phénomène de la perception et de sa remémoration ?
  4. De plus, ajoutent les Bouddhistes, de deux choses l'une : Ou bien le Soi existe séparément des traces mémorielles. Dans ce cas, il ne sera pas altéré par elles. Mais alors, il ne joue aucun rôle dans la remémoration, il n'est donc qu'une hypothèse inutile. Ou bien il assume une fonction par rapport aux traces mémorielles : il est alors nécessairement affecté par cela, puisqu'on ne peut produire un effet sans en être altéré, ne serait-ce que partiellement. Dans tous les cas, cette thèse d'un Soi permanent n'est qu'une construction mentale et non une réalité.
  5. De plus, nous les Bouddhistes, nous réfutons aussi la thèse du Sâmkhya, selon laquelle les représentations sont l'oeuvre d'une entité nommée « Intellect » (buddhi). Selon eux, cet Intellect, bien que matériel et privé de conscience, est d'une pureté suffisante pour refléter la « lumière » de la conscience, de ce pouvoir de connaître qu'est ce prétendu Soi. Ainsi, l'Intellect aurait un pouvoir indirecte de mettre en lumière des objets. Or, nous affirmons que ces partisans du Sâmkhya sont pris dans le dilemme suivant : Si les représentations étaient conscientes par elles-mêmes, elles seraient éternelles comme le Soi, et il serait alors impossible qu'elles soient représentations d'un temps et d'un lieu particulier. Si, au contraire, comme vous le dites, les représentations ne sont pas conscientes par elles-mêmes, alors comment pourraient-elles faire connaître quelqu'objet que ce soit ?
  6. Et l'on ne peut dire que l'Intellect, grâce à la pureté de sa matière, est transparent, de sorte qu'il reflète la lumière de la conscience en même temps qu'il reflète celle de l'objet. Les Bouddhistes font remarquer que, si tel était le cas, alors cet Intellect serait purement et simplement capable de révèler les objets par-lui-même.

Par conséquent, il faut finalement admettre que, bien que les représentations existent, elles mettent elles-mêmes leur propre contenu en lumière. Elle n'ont pour cela nulle besoin d'une autre lumière ou d'une autre conscience. De plus, elles ne sont pas permanentes. Quant aux « actions », elles n'ont aucune existence, que ce soit en dépendance d'un sujet ou en elle-mêmes !

  1. Car l'idée d'action ne correspond à rien de perceptible. Dans une soit-disant « action », les seules choses que l'ont perçoit, ce sont des corps en différents temps et lieux, et rien d'autre. En outre, l'idée d'action implique une multiplicité de choses contenue dans une seule et même entité qui serait l'action elle-même. Mais unité et multiplicité se contredisent. Une multiplicité ne peut être, en même temps, une.
  2. La seule chose que l'on constate, c'est que certaines choses apparaissent invariablement en présence de certaines autres. Et cela, c'est la relation de cause à effet, la seule qui soit prouvée. Toute autre relation, entre un agent et ses actions, ou entre un sujet connaissant et ses connaissances, n'est qu'une construction mentale.
  3. De toute façon, toute relation est une contradiction logique, puisqu'elle est censée être à la fois une relation entre deux choses, tout en restant une relation. Or, rien ne peut être à la fois un et deux. Donc, lorsque nous, Bouddhistes, nous parlons de « relation de cause à effet », il ne s'agit pas vraiment d'une relation, puisque cela impliquerait la coprésence des deux termes reliés, autrement dit leur simultanéité. Pour nous, cette « relation » se ramène en dernière analyse à une succession de présences et d'absences. De plus, on ne peut définir la relation, comme le font certains, comme une dependance mutuelle entre deux entités déjà existantes chacunes de leur côté, comme par exemple, la pousse qui dépendrait de la graine. Car ce qui existe déjà n'a besoin de rien pour exister, car tout besoin ou dépendance viennent d'un manque. Ou bien, si l'on dit que les termes reliés n'existent pas encore, il n'y a aucune relation du tout! On doit donc conclure que le « sujet connaissant et agissant » n'est qu'une idée et rien de plus. C'est une synthèse purement verbale, sans aucune contrepartie réelle.

Au regard de tout cela, la thèse de l'auteur selon laquelle il existerait un « Seigneur », qui serait une conscience immuable qui connait tout et fait tout, est purement et simplement impossible.

Chapitre troisième : Réponse de l'auteur aux objections bouddhistes.

1.       Ce que les Bouddhistes ont dit est partiellement vrai. Mais on peut aussi montrer que la théorie bouddhiste des traces mémorielles n'explique pas entièrement le phénomène de la remémoration. Il est vrai que la trace mémorielle est réactivée par une perception présente, par association ou ressemblance. Mais cette trace réactivée est une représentation confinée en elle-même : elle ne met en lumière - elle ne représente - que son propre contenu.

2.       Toute représentation a, certes, pour caractère de se mettre elle-même en lumière ; mais elle est incapable de mettre en lumière une autre représentation. Ce n'est pas ma sensation du sucré qui connaît ma sensation du rouge ; si tel était le cas, notre univers sensoriel sombrerait dans la confusion ! En fait, c'est plutôt moi qui connaît l'un et l'autre, et qui ainsi peut les comparer. Par conséquent, une représentation née d'une trace mémorielle sera sans doute conforme à l'objet qui est alors remémoré et qui avait été perçu autrefois. Mais précisément, cette remémoration ne me dira pas qu'elle me livre un objet qui avait déjà été perçu autrefois ! Autrement dit, la théorie des traces mémorielles permet de rendre compte de la ressemblance entre les objets perçus à l'origine et leur réactivation ultérieure comme remémoration, mais elle n'explique pas l'impression de « déjà vu ». S'il n'y avait que des perceptions et des traces discontinues, sans une seule et même conscience permanente pour les conserver et les relier, on constaterait simplement que telle perception évoque en nous telle image, mais nous ne pourrions jamais être certains que cette image correspond bien à une expérience que nous avons faite.[1] 

3.       Les Bouddhistes pourraient objecter à cela que toute remémoration est en réalité entièrement erronée : on croit qu'on se rappelle quelque chose qui a une existence objective, indépendante de notre jugement, alors que ce n'est justement qu'un jugement, une pure construction mentale, qui n'a jamais été en rapport avec une quelconque réalité objective. En somme, la remémoration est une forme de rêve. L'erreur consiste à y voir un accès au réel. Il s'agirait donc d'une forme d'illusion, au même titre que lorsque nous croyons voir de l'argent là où il n'y a que de la nacre.

4.       L'auteur répond que la remémoration ne peut être réduite à une simple illusion, un jugement sans objet. La remémoration livre bel et bien accès à quelque chose. Or, on ne peut admettre qu'une erreur livre accès à un objet réel. En outre, la position Bouddhiste est inconséquente, car d'un côté, ils insistent sur le fait que la trace mémorielle dérive bien d'une perception directe d'un objet réel, et de l'autre, ils maintiennent que la remémoration elle-même n'a aucun rapport avec cet objet réel !

5.       De plus si, comme les Bouddhistes l'affirment, tout jugement est une erreur, alors il ne met pas en lumière son objet. Pourquoi, alors, affirmer par ailleurs que l'objet dont on se rappelle est « similaire » à l'objet qui avait été perçu directement ? En effet, s'il y a similarité, c'est que la remémoration revèle, au moins en partie, un objet réel. Pourquoi alors parler d'erreur ? Le problème est que, selon les Bouddhistes, la représentation est vraie en tant qu'elle illumine son propre contenu ; c'est en somme une vraie illusion. Mais elle est erronée en tant qu'elle n'a aucun contenu objectif réel. Elle n'a pas de réalité objective. En ce sens, il n'y a pas de différence fondamentale entre nos représentations du monde « réel » et commun, d'un côté, et de l'autre nos représentations oniriques. Tout est illusion et imagination.

6.       L'auteur termine sa réfutation des objections bouddhistes en disant que, s'il en était réellement ainsi, si tous nos jugements étaient vraiment erronés, alors le monde irait à sa perte. Plus rien ne marcherait. Même les Bouddhistes ne pourraient plus enseigner la connaissance de l'Absolu, et la délivrance serait impossible. Car s'il n'y avait que des représentations, sans personne pour les comparer, etc., nous serions comme des aveugles. En effet, tous nos comportements reposent sur la faculté de juger, et celle-ci n'est rien d'autre que la faculté d'unifier des perceptions ou des jugements. Or, ces représentations ne peuvent s'unifier spontanément par elles-mêmes, car chacune est confinée en elle-même. 

7.       Il faut donc admettre qu'il y a un Seigneur qui contient en lui-même toutes ces choses, et qui peut les connaître, les unifier ou les séparer à son gré. Et ce Seigneur n'est autre que notre conscience. C'est elle qui possède, en effet, le pouvoir de percevoir, celui de se remémorer, et enfin le pouvoir de se nier pour faire apparaître des objets finis.

Chapitre quatrième : La conscience possède le pouvoir de se remémorer.

  1. Selon l'auteur, le phénomène de la remémoration s'explique seulement si l'on admet l'existence d'une conscience permanente, qui conserve la perception passée de l'objet et qui est en mesure de la rappeller à son gré.
  2. Grâce à cette permanence d'une conscience libre, on peut se remémorer l'objet tel qu'il fut perçu à l'origine. Le pouvoir de la mémoire consiste donc à manifester une chose qui n'existe plus. Mais l'objet apparait néanmoins clairement, et tel qu'il fut. Selon les intentions du sujet, l'objet apparait en totalité ou en partie, mais toujours distinctement.
  3. Cette remémoration n'est pas une illusion, car la perception de l'objet apartient certes au passé : l'objet n'est plus. Mais, d'un autre côté, la conscience de l'objet - c'est-à-dire le pouvoir de se représenter l'objet - n'est pas limitée par le temps et l'espace comme l'est l'objet. C'est pourquoi la représentation mémorielle peut appréhender la représentation initiale de l'objet et, à travers cette perception, appréhender l'objet lui-même. Il y a donc une unification des représentations passées et présentes. Ce substrat unique des représentations n'est autre que la conscience.
  4. Mais dans la remémoration, nous sommes conscients que l'objet apparait dans notre conscience, alors que dans la perception directe, l'objet nous parait exister à l'extérieur de notre conscience. Cette conscience permanente que nous désignons lorsque nous disons « je » est le Soi, le Seigneur omnipotent et omniscient.
  5. Certains pourraient faire l'objection suivante : L'auteur affirme que, dans la remémoration, l'objet apparait toujours dans « notre » conscience. Pourtant, lorsqu'un yogin perçoit directement les pensées d'autrui, il les perçoit bien comme des objets extérieurs à sa conscience. L'auteur répond qu'un yogin ne peut, à proprement parler, connaître les pensées d'autrui. En réalité, il ne perçoit pas leur conscience et ce qu'elle contient. Il s'identifie à leur conscience, en surmontant l'habitude que nous avons de nous identier à « notre corps, nos pensées, etc.» C'est ainsi qu'il a conscience de ce dont ils ont conscience. Cela est possible précisémment parce qu'en réalité, il n'y a qu'une seule conscience, et que tout ce qui existe, existe à l'intérieur d'elle. Voilà comment nous pouvons expliquer la télépathie.
  6. A ceux qui persisteraient à dire que la remémoration appréhende non pas l'objet lui-même de la perception, mais seulement sa perception, l'auteur répond que cette « perception » n'est qu'un aspect de la conscience de l'objet, isolé par une simple analyse grammaticale.
  7. Même dans le cas d'un jugement du type « je vois cette table », cette représentation est essentiellement identique à la conscience, même si le mot « je » n'y apparaît pas littéralement, comme lorsqu'on dit « cette table est vue ».
  8. Par conséquent, dans tous les jugements, qu'il s'agisse de remémoration ou d'autre chose, les objets qui semblent distincts les uns des autres et du sujet conscient également, reposent en réalité dans une seule et même conscience. Cette apparence de séparation dans le temps et l'espace et due à Mâyâ.

Chapitre cinquième : Le pouvoir de perception de la conscience.

  1. Cependant, même s'il faut admettre l'existence d'une conscience permanente dans le temps pour expliquer le phénomène de la mémoire, comment peut-on admettre que cette même conscience soit omniprésente et infinie ? En effet, le phénomène de la perception directe semble démentir cette thèse : lorsque nous voyons une table, il nous semble évident que cette table existe à l'extérieur de notre conscience et indépendamment d'elle.

L'auteur répond que l'on ne peut percevoir une chose comme existant « à l'extérieur » de la perception qu'on en a que si cette chose existe à l'intérieur de la perception, c'est-à-dire de la conscience.

  1. Etre, c'est être perçu. L'objet perçu n'est pas essentiellement différent de la perception. Toute chose est essentiellement perception, c'est-à-dire manifestation, mise en lumière. Le fait d'être manifesté est l'essence de l'objet.
  2. Si la perception était autre chose que l'objet, celui-ci ne pourrait jamais être perçu, ou bien tous les objets seraient perçus en même temps, et le monde sombrerait dans la confusion. Seul un objet qui est déjà,  en lui-même, connaissable et perceptible, peut devenir connu et perçu. 
  3. Des Bouddhistes partisans de l'existence indépendante des choses font l'objection suivante : Puisque la conscience qui met en lumière les choses est indifférenciée et uniforme en elle-même, elle ne peut être la cause des manifestations variées. Il faut donc supposer que des choses existent à l'extérieur de la conscience, et qui sont la cause des apparences multiples qui se présentent à la conscience.
  4. De plus - ajoutent ces réalistes - vous ne pouvez expliquer cette variété des expériences par une variété de traces laissées dans le psychisme par des perceptions passées. Car cela ne ferait que repousser le problème, sans le résoudre. En effet, les traces elles-mêmes sont diverses et variées. Quelle est la cause de cette variété ? Ce ne peut être la conscience uniforme. Il faut donc finalement admettre l'existence de toute une variété de choses qui existent en dehors de toute conscience, et qui affectent celle-ci.
  5. L'auteur répond que cette thèse est plausible, mais que la sienne est encore plus convaincante. Car on peut tout à fait rendre compte du cours des choses en se contentant des manifestations, puisque toutes les activités humaines ont lieu dans la seule mesure où elles sont manifestées. En effet, même les objets inferrés par les réalistes comme existants « en-dehors » de la conscience sont en fait manifestés eux aussi à la conscience et dans la conscience, dès lors qu'ils ont conçus ou imaginés. En outre, il n'est pas nécessaire que les manifestations soient des manifestations d'objets extérieurs à la conscience. Tout ce qui est nécessaire pour que les activités humaines soient possibles, c'est que les manifestations s'enchaînent de façon régulière et cohérente. De plus, on peut réfuter l'existence de l'atome. Celui-ci est soi-disant simple et dépourvu de parties. Pourtant, s'il s'étend dans l'espace, il a nécessairement des parties : haut, bas, etc. Et s'il ne s'étend pas dans l'espace, comment des agrégats d'atomes peuvent-ils en venir à occuper une certaine étendue ? Donc, il n'y a pas d'atomes, sauf en tant que manifestations dans la conscience.
  6. C'est pourquoi il faut admettre que le Seigneur ne crée pas les choses à partir d'atomes préexistants, mais uniquement grâce à son désir, par lui-même et sans dépendre de rien d'autre. Pour lui qui n'est rien que conscience, « créer » revient à manifester comme « extérieur » à la conscience ce qui en réalité n'existe qu'en elle. C'est justement parce que la conscience a cette souveraine liberté qu'on peut dire qu'elle est le Seigneur.
  7. En outre, on ne peut inferrer l'existence d'objets hors de toute conscience. Car inferrer (« il y a de la fumée derrière la colline, donc il y a du feu »), c'est relier une perception présente (« il de la fumée derrière la colline ») à des perceptions passées (« à chaque fois que j'ai vu du feu, il faisait de la fumée »).
  8. Or, jamais personne n'a perçu d'objets ayant une existence indépendante de la conscience. Car pour cela, il faudrait percevoir cet objet en dehors de toute perception, ce qui est évidemment impossible !
  9. Par conséquent, la multiplicité des choses existe nécessairement grâce au pouvoir de manifestation qu'on appelle le Seigneur. De même, le désir d'une chose, ou le désir de la créer ne s'explique que si cette chose est déjà présente au sujet désirant. Tout ce qui peut exister et être désiré ou créé repose donc dans la conscience, identique à elle.
  10. On a dit que tout ce qui est ou peut être, est nécessairement grâce à une lumière, qui le manifeste. On ajoute maintenant que cette lumière est consciente. En effet, « ceci est une table » est tout d'abord une mise en lumière, une manifestation de l'objet. La lumière est l'essence de l'objet. Mais ensuite, il faut bien voir que le « ceci est une table » est une représentation, une conscience.  Cette conscience, ce pouvoir de se représenter ce qui apparait, est l'essence du sujet. Autrement, la lumière serait simplement transparente : elle accueillerait des reflets comme une boule de cristal ou un miroir, mais elle n'aurait pas conscience de ces apparences. Celle-ci n'existeraient pour personne.
  11. C'est précisemment pour cette raison que le Soi est défini avant tout comme conscience. La conscience est l'attribut propre du Seigneur, et non pas la lumière, ni la transparence, ni l'infinité, ni le fait d'être sans forme et immatériel. Ces attributs se retrouvent, en effet, dans le soleil, le miroir ou l'espace, qui ne sont pourtant pas le Seigneur. Au contraire, ce pouvoir de percevoir, de connaître, de prendre conscience de soi ou des choses n'appartient qu'à nous-même. A strictement parler, il faut même dire que la conscience n'est pas l'attribut principal du Seigneur, mais son essence elle-même ! Il ne possède pas la conscience : il est, purement et simplement, conscience. Il n'y pas plus de différence réelle entre le Seigneur et la conscience (c'est-à-dire nous), qu'entre le feu et son pouvoir de chauffer. Le Soi n'est pas conscient. Il est conscience.
  12. La conscience, c'est pouvoir se ressaisir, se reprendre soi-même. Elle est une voix sans origine et sans fin, un son que personne ni rien ne peut provoquer délibérement ni interrompre. Elle est une voix indistincte qui contient tous les discours possibles, que rien ne peut faire taire. Elle est une liberté et une indépendance absolue. Elle est la souveraineté du Seigneur.
  13. Elle est une vibration, une oscillation sur place, une existence absolue affranchie de l'espace et du temps. Elle est le coeur du Seigneur, sa vie même. Son existence est absolue, car même l' « inexistence » n'existe que dans et par la conscience.
  14. C'est précisémment en vertu de cette liberté sans entraves que la conscience se transforme elle-même en objet. Mais l'objet n'a aucune existence indépendante de la conscience. Autrement la conscience ne serait pas libre, et on ne pourrait pas dire qu'elle est le Seigneur.
  15. C'est aussi en vertu de cette parfaite liberté que le Seigneur se manifeste sous la forme d'êtres limités, semblables à des objets, connaissables comme eux et dépendants. Cette combinaison de liberté et de servitude qui caractérise les activités humaines provient de la parfaite liberté du Seigneur. Il peut aussi se manifester sous des formes qui favorisent un retour à cette parfaite indépendence, des formes telles que Shiva, etc.
  16. Le fait que l'on se désigne soi-même comme « je », n'implique pas que l'on soi une simple chose parmi les choses ou encore une construction mentale. Au contraire, c'est parce que nous ne sommes pas quelque chose que nous pouvons nous représenter nous-mêmes sous des formes si variées. Et le mot « Seigneur » désigne la conscience, tout comme le mot « je ». Cette variété des noms et des représentations ne contredit pas l'unité de la conscience.
  17. Grâce à son pouvoir de Mâyâ - qui n'est autre que sa liberté et sa parfaite indépendence - la conscience se délimite elle-même. Elle s'apparait alors à elle-même comme si elle était autre qu'elle-même, sous des formes variées, selon les facultés qui les produisent : perception, mémoire, imagination, jugement. Ces catégories et ces facultés désignent toutes une seule et même conscience qui se différencie librement.
  18. Certains, comme les Bouddhistes, pensent que ces constructions mentales n'ont rien à voir avec la conscience pure. Selon eux, il y a conscience pure lorsqu'on vient juste de percevoir quelque chose. Ensuite seulement, le jugement viendrait s'ajouter à cette perception pure, grâce à la mémoire, etc. Selon eux donc, la perception « pure » du premier instant et la pensée qui juge ensuite n'ont aucun rapport. La première est en prise avec le réel, l'autre n'est qu'une projection imaginaire.

L'auteur répond que, s'il en était ainsi aucune action rapide, telle que la course par exemple, ne serait possible. Car la course effrénée, lors de laquelle on se contente à première vue de courrir sans réfléchir, implique à y regarder de plus près une foule d'étapes et de décisions à prendre, de jugements à effectuer. D'un autre côté, il est clair que toutes ces étapes ne peuvent être parcourues clairement et distinctement. Il faut donc supposer que tous ces jugements se font, mais restent indistincts, à l'état subtil. Autrement dit, la pensée discursive et le jugement ne viennent pas se plaquer sur des perceptions qui étaient à l'origine pures de toute pensée. En réalité, la pensée discursive est toujours là, même dans les perceptions brutes, simplement elle n'y est pas articulée distinctement.

  1. Même un jugement clairement articulé comme « ceci est une table », est une manifestation de la conscience, à condition que l'on fasse abstraction du signe linguistique et du fait que les objets désignés paraissent extérieurs à la conscience. Il faut bien voir que la pensée et le langage articulé sont seulement les étapes finales de ce processus de manifestation qu'est la conscience. Conscience « pure » et pensée discursive sont des étapes, distinctes mais inséparables, d'une seule et même conscience.
  2. Simplement, la perception, la mémoire, le jugement, etc, sont soumis au devenir car ils sont associés à une diversité de lieux et de moments. Donc, la différence entre la conscience et les pensées est simplement accidentelle. Le langage et la pensée, c'est la conscience qui s'est librement soumise à son propre pouvoir de Mâyâ. Ils ne représentent donc pas en eux-mêmes un signe de servitude.

Chapitre sixième : Le langage comme pouvoir de la conscience.

  1. Dans ce chapitre, l'auteur précise pourquoi le langage et la pensée sont des pouvoirs de la conscience et non simplement des illusions. Tout d'abord, l'auteur a dit que le mot « je » désignait la conscience. Or, à première vue, ce « je » n'est qu'un mot qui, comme tous les mots, ne désigne qu'une construction mentale, un pur produit de l'imagination.

L'auteur répond que la conscience n'est pas une construction mentale, même si elle est effectivement désignée par le mot « je ». Car enfin, qu'est ce qu'une construction mentale ? C'est une affirmation, produite par négation de son opposé. Juger c'est exclure, délimiter en niant, définir relativement à des contraires, contraster. Poser que « ceci est une table », c'est exclure une infinité d'autres possibilités. Si tel est le cas, alors la conscience ne peut être une construction mentale, car elle n'a pas d'opposé, dans la mesure où rien ne peut exister en dehors d'elle.

  1. On peut concevoir deux manifestations opposées comme « table » et « non-table ». Mais précisémment, ces deux objets n'existent que grâce à la manifestation, la conscience. Celle-ci n'a donc pas d'opposé. Car à supposé qu'il existe un tel opposé, soit il est manifesté, soit il ne l'est pas. S'il n'est pas manifesté, il n'est rien. S'il est manifesté, il apparait dans cette manifestation qu'est la conscience. L'existence - ou manifestation - qu'est la conscience n'est pas une manifestation en relation à une « non-manifestation », car même cette « non-manifestation » présuppose une mise en lumière, donc une conscience. La conscience existe donc par elle-même, absolument.
  2. La conscience est ce en quoi les objets opposés et relatifs sont mis en lumière. Seul les objets sont relatifs, construits, et dépendants les un des autres. Au contraire, la conscience ne dépend de rien, mais tout dépend d'elle.
  3. En vertu du pouvoir de Mâyâ, le mot « je » en vient à désigner non plus la conscience,                               mais des pseudo-sujets qui, eux, sont des constructions mentales, car ils n'existent que dans des relations d'opposition. En réalité, la conscience s'identifie librement au vide, à l'Intellect, aux sensations internes ou au corps.
  1. De même, le phénomène de la remémoration est une construction mentale, puisque c'est une synthèse de différentes manifestations passées et présentes. Mais ces constructions ne sont possibles que si un sujet permanent existe qui, lui, n'est pas une construction. Ce sujet est la conscience.
  2. Ainsi, grâce à son pouvoir de Mâyâ, le Seigneur assume un corps et manifeste selon son désir toute une diversité de choses qui n'existent que dans la conscience. En unifiant graduellement ces choses, en les séparant, etc, il construit à chaque instant un monde. S'il n'assumait pas des corps particuliers, il n'y aurait qu'une seule expérience de toutes les choses prises simultanément, sous la forme « je suis tout cela ».
  3. Par conséquent, il est à présent certain que tout ce qui se manifeste - perception, mémoire ou langage - se manifeste seulement à l'intérieur de la conscience.
  4. Cependant, il y a une différence entre la perception directe et la remémoration. Dans le cas de la perception, la manifestation se produit spontanément, elle ne dépend pas de perceptions passées. Alors que la remémoration est une manifestation conditionnée par des perceptions passées. Il y a donc des manifestations immédiates, nouvelles, inédites, et d'autres basées sur des manifestations antérieures.
  5. De même, il y a deux sortes de constructions mentales. D'une part, celles qui ne font que se conformer à des éléments déjà donnés dans des perceptions. C'est le cas de la mémoire, du jugement, des hypothèses. D'autres constructions sont moins dépendantes et produisent des images qui offrent davantage de nouveauté. Elles produisent des arrangements inédits, tel l'éléphant rose. C'est le cas de l'imagination et de la rêverie. De plus, ces images apparaissent à leur gré, plus ou moins en dehors de la volonté du sujet.
  6. Cette capacité de créer et de percevoir des objets qui n'ont jamais été vus auparavant est aussi une preuve que chacun peut tout connaître et tout faire.

Chapitre septième : La conscience est condition de possibilité de tout.

  1. Cette manifestation diversifiée par toute une variété de choses est le sujet connaissant, le Soi, présent en chaque expérience. Il est la conscience, affranchie de toute limite. Il est aussi le Seigneur, créateur de toute chose connues et connaissables, qui ne sont rien d'autre que son propre corps.
  2. Toute les structures et les idées sur lesquelles se fondent les activités humaines - la relation de cause à effet, par exemple - reposent sur l'idée de relation. Or, il ne peut y avoir de relations entre les choses que si elles reposent en un unique substrat, la conscience.
  3. En effet les choses sont, chacunes, confinées en elle-mêmes. Pour qu'elles puissent être en relation, il faut bien admettre qu'elles se manifestent toutes simultanément, ce qui est possible parce que toutes ces choses ont une seule et même conscience, éternelle et infinie, pour substrat.
  4. Ainsi par exemple, la relation de cause à effet est possible si et seulement si, il existe une conscience permanente. Car cette relation se ramène à la constatation d'une succession de présences et d'absences.  Or il faut un sujet permanent pour mettre en rapport ces perceptions.
  5. En d'autres termes, il faut une conscience douée du pouvoir de conserver la mémoire des choses. Ces choses disparaissent au bout d'un instant; et, même si elles ne disparaissent pas, ces simples apparences sont incapables de se mettre en relation de leur propre chef. Pas de relation sans mémoire, et pas de mémoire sans une conscience permanente.
  6. De même, cette sorte de relation qui nous permet de dire qu'une apparence est contredite par une autre, suppose que ces deux apparences soient présentes simultanément à la conscience, ce qui est possible seulement si elle est permanente. Une perception ne peut en invalider une autre, puisqu'une perception ne peut percevoir une autre perception. Ainsi, s'il n'y avait pas une conscience capable de comparer les choses, personne ne pourrait plus distinguer le vrai du faux.
  7. Quelqu'un pourrait à ce sujet formuler l'objection suivante : On pourrait tout à fait expliquer le phénomène de la contradiction et de la réfutation autrement. En effet, on peut dire que c'est la perception de la nacre elle-même qui implique que la perception antérieure de l'argent est fausse. Ce sont deux faces d'un seul et même acte de connaissance. Voire la nacre de l'huître c'est, dans le même moment, voir qu'il n'y a pas d'argent. De même, voir le parquet nu d'une pièce, c'est du même coup se dire qu'il n'y a pas de table sur ce parquet. Ce ne sont pas deux actes de connaissances distincts, qu'il faudrait ensuite mettre en relation. C'est un seul acte, que l'on peut ensuite analyser de plusieurs façons.
  8. L'auteur réfute cette objection. La perception du parquet nu n'est pas, en lui-même, perception de l'absence de table sur ce parquet. La seule conclusion que l'on peut tirer de la perception du parquet, c'est que ce parquet n'est pas une table. La table est, en effet, distincte du parquet.
  9. Puisque la table et le parquet sont deux apparences distinctes, comment la perception de l'une pourrait-elle amener à percevoir la présence ou l'absence de l'autre apparence ? Ces perceptions sont, en elles-mêmes, statiques et confinées en elles-mêmes. Les idées de « contradiction » et d' « absence ou de présence d'une chose dans une autre » sont des constructions mentales. Selon les Bouddhistes, ce sont les perceptions qui s'associent ou se dissocient spontanément, alors que selon l'auteur, ce travail de composition et de décomposition est l'oeuvre d'une conscience permanente et active.
  10. L'expliquation de l'auteur est la suivante : Ce n'est pas la perception de la surface nue qui prouve que la table est absente, mais la perception, par l'un des autres sens, de quelque chose d'autre à sa place. Par exemple, un rayon de soleil ou bien une surface douce et lisse, dans le cas d'un aveugle. C'est donc une question de congruence entre les informations livrées par les différents sens.
  11. Certains pourraient ici objecter que des fantômes peuvent être présents, et pourtant invisibles. Et ce n'est pas la perception d'un rayon de soleil sur le parquet qui peut prouver l'absence d'un tel être invisible ! L'auteur répond que, de toute façon, personne ne peut prouver la présence d'un fantôme au moyen de la seule perception, quelque soit la théorie par ailleurs admise.
  12. Ainsi, en ce qui concerne le phénomène de la réfutation d'une perception par une autre, la perception de la nacre prouve que de l'argent n'est pas perçu à cet endroit. Mais cette perception de la nacre ne suffit pas à réfuter la perception antérieure de l'argent. C'est une chose de voir différentes perceptions se succéder (argent, puis nacre) ; s'en est une autre de se dire que certaines de ces perceptions se contredisent nécessairement, qu'elles sont incompatibles.  Une perception, à elle seule, ne peut en invalider une autre. Donc une perception, prise isolément, n'est ni vraie ni fausse.
  13. De plus, puisqu'aucune perception ne dure plus d'un instant, il faut dire qu'à l'instant où l'on perçoit l'argent, la perception de la nacre n'existe plus.  Donc, on ne peut dire qu'il y a inférence de la fausseté de la perception de la nacre, puisqu'au moment ou l'on infère cela la perception de l'argent - qui sert de base à cette inférence - n'existe plus.
  14. Par conséquent les activités humaines, qu'elles soient mondaines ou spirituelles, seraient impossibles s'il n'existait une conscience unique pour toutes les choses. On peut faire l'expérience directe de cette conscience créatrice et ordonnatrice de toute chose.

Chapitre huitième : Les pouvoirs de la conscience.

  1. Tout ce qui existe, existe grâce à la conscience. C'est elle qui manifeste tout. Mais il y a plusieurs sortes de manifestations : les unes sont spontanées et inédites, ce sont les perceptions directes. Les autres sont basées sur des perceptions antérieures, comme c'est le cas pour un aveugle ou un voyant se déplacant dans le noir, qui remplace grâce à sa mémoire les informations que ses yeux ne lui donnent pas. Tout ce qui se manifeste est en réalité manifesté directement par le Seigneur. Simplement, certaines expériences ont, en plus, une apparence de clarté : ce sont les perceptions directes. Chaque perception peut consister en une apparence seule ou bien en un bouquet d'apparences qui composent un certain tableau. La clarté, la netteté, l'extériorité et la distinction sont des traits présents ou absents dans cette manifestation et nous donnent par là l'impression d'être réel ou non, vagues ou distincts, mais tout cela se ramène, en dernière analyse, au simple fait d'être manifeste, et n'existe donc qu'à l'intérieur de la conscience, tout comme l'impression de « proche » ou de « lointain » dans un tableau en trompe-l'oil se réduit à une simple combinaison de couleurs et de formes.
  2. De même, les apparences qui composent chaque perception particulière restent les mêmes quelque soit le contexte. L'apparence « bleu », par exemple, qu'elle fasse partie de la perception « je vois du bleu » ou bien « je m'en souvient » ou bien « je le visualise », reste la même.  Lorsqu'on se dit que ce bleu n'est plus, qu'il est passé, en réalité on associe deux apparences, « bleu » et « passé ». Mais ces deux apparences se manifestent dans le présent de la conscience, substrat de tout ce qui existe et qui n'est rien d'autre que le « je ».
  3. Par conséquent, on peut dire que les sensations et leurs causes objectives ne viennent pas de « l'extérieur » de la conscience. Elles sont toujours présentes dans la conscience à l'état latent. Mais elles n'accèdent à une existence claire et distincte que lorsqu'elle sont associées au « présent ». Celles qui sont associées au « passé » ne produisent pas des effets aussi vifs.
  4. Cependant, il arrive parfois que des expériences passées, ou basée sur elles, soient aussi vives que des perceptions présentes, grâce à un effort d'imagination.
  5. Le fait que telle chose nous semble « extérieure » à notre conscience et donc « réelle », est aussi une caractéristique projetée par la conscience elle-même. C'est elle qui, s'étant identifié à un corps, s'imagine ensuite qu'elle fait face à une réalité « extérieure » et indépendante d'elle. Donc, même l'extériorité n'existe qu'à l'intérieur de la conscience, de même que le monde « extérieur » que nous expérimentons lorsque nous rêvons n'existe que dans notre esprit endormi. Cet esprit, lorqu'il se réveille, n'est lui-même qu'un rêve dans la conscience infinie et éternelle.
  6. Mais tant que les choses demeurent identiques à la conscience, elles n'ont pas d'existence et donc elle ne peuvent produire quoi que ce soit. L'efficacité causale n'est possible que s'il y a extériorité, dualité entre le sujet et l'objet et entre les objets. Le monde n'est qu'un réseau de relations causales, et ces relations seraient impossibles sans dualité. Mais cette dualité n'est elle-même possible qu'à l'intérieur de la conscience.
  7. En réalité, tout existe toujours à l'intérieur de la conscience, de manière distincte ou indistincte. Parfois, les choses existent aussi « à l'extérieur » de la conscience. Elles semblent séparées d'elle. Cette apparence de séparation entre les choses et la conscience est du au pouvoir de Mâyâ.  En effet, le monde « extérieur » n'est qu'une manifestation à l'intérieur de la conscience.
  8. D'un autre point de vue, toutes les manifestations, qu'il s'agisse des pensées intérieures ou des apparences extérieures, sont toutes également « extérieures » à la conscience. Autrement dit, dès qu'une chose apparaît, elle semble séparée de la conscience. Et les pensées sont aussi des choses qui apparaissent dans la conscience. « Nos » pensées sont donc aussi « extérieures » à la conscience que n'importe quel objet « extérieur », comme une table par exemple.
  9. Ces deux types de manifestations - interne et externe - sont manifestées librement par la conscience. En réalités, il n'y a aucune différence essentielle entre des images mentales et des peceptions « objectives ».