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Essai de lecture du
Poème de la reconnaissance du Seigneur
Cet outil d'étude a été
réalisé à partir des commentaires et de leurs
traductions. Ce n'est ni une traduction, ni un
commentaire. A partir des vers, j'ai ajouté librement le
sens donné par les commentaires, mais sans en respecter
aucunement la lettre. Les oeuvres en sanskrit ne sont en
effet que très peu adaptées à une traduction directe,
laquelle doit, pour être un tant soit peu intelligible,
généralement s'accompagner d'un grand nombre de notes
qui rendent le suivi d'une pensée quasiment impossible.
D'où l'idée d'un intermédiaire entre la traduction
littérale et le commentaire avec citations. Il s'agit,
en somme, de traduire le sens des textes, en adaptant
autant que possible leur forme.
Tous ce qui est dit ici se
trouve dans les stances d'Utapaladeva, dans son
auto-commentaire ou bien dans l'un des commentaires
composés par Abhinavagupta. Je me suis appuyé sur
l'édition du Commentaire
(Vimarinî )
d'Abhinavagupta par K.C. Pandey (Motilal Banarsidass,
Delhi, 1986), traduit en anglais, et sur l'édition des
Stances d'Utpaladeva avec leur auto-commentaire
par R. Torella (Serie Orientale Roma, LXXI, Roma, IIMEO,
1994), aussi traduites en anglais. Je me suis efforcé
d'en retenir l'essentiel et je crois n'avoir rien ajouté
qui ne se trouvait dans l'un de ces textes.
La
thèse de l'auteur
est simple : le Seigneur
omnipotent et omniscient dont parlent les textes sacrés,
c'est nous, qui sommes conscience. La conscience est
Dieu. Pour démontrer cette thèse, sa stratégie est
simple. Elle consiste à montrer que les activités
humaines reposent sur certaines fonctions, comme la
mémoire. Or, ces fonctions seraient impossibles si la
conscience n'était pas absolument libre, omniprésente,
infinie, éternelle, bref si elle ne possèdait pas tous
les attributs de Dieu. Donc la conscience, c'est Dieu.
Ces fonctions ou catégories sont principalement :
l'existence, la relation, l'action, les moyens de
connaissance valides, la causalité, la perception, la
mémoire et le langage.
Table
I.
Le pouvoir de connaître de notre
conscience
1.
Introduction de la thèse de
l'auteur
2.
Réfutation de la thèse de
l'auteur par les Logiciens
bouddhistes
3.
Réponse de l'auteur aux
objections bouddhistes
4.
La conscience possède le
pouvoir de se remémorer
5.
Aucune perception n'est
possible sans conscience
6.
Le langage comme pouvoir de
la conscience
7.
Rien n'est possible sans
conscience
8.
Les pouvoirs illimités de la
conscience
II.
Le pouvoir d'agir de notre
conscience
1.
Comment le devenir existe
dans la conscience éternelle
2.
Toute expérience repose à
la fois sur l'unité et sur la
multiplicité
3.
Qu'est-ce qu'une preuve
?
4. Comment la
conscience créé toutes choses
directement
III.
Concordance de la Reconnaissance avec les
Ecritures
1. Les catégories de
l'Être
2. Les sept sortes de sujets
connaissants
IV. Récapitulation des points
essentiels
Les
stances sur la reconnaissance du
Seigneur, composées par
Utpaladeva
Première partie : Le
pouvoir de connaître de notre
conscience
Chapitre premier : Introduction de la
thèse de l'auteur
- J'ai,
d'une façon qui ne peut être comprise par
l'entendement et par la grâce du Seigneur, obtenu le
Souverain Bien qui consiste à être le serviteur du
Seigneur. Pour le bien d'autrui, je vais rendre
possible à tous, sans distintion aucune, la
reconnaissance de leur propre conscience comme étant
le Seigneur, source de tout ce qui est désirable. Car
si eux aussi atteignent l'Absolu, alors seulement
j'aurais atteint la
perfection.
- Tout
d'abord, qu'est-ce qui nous prouve qu'un tel Seigneur
existe ? Eh bien, à vrai dire, l'existence du
Seigneur ne peut être prouvée, ni même réfutée. Car ce
Seigneur n'est autre que notre propre conscience,
évidente par elle-même. Elle ne peut jamais être
connue de la façon dont on connaît les objets. Car ce
Seigneur est l'essence intime, le Soi de tout, le
substrat qui rend tout possible, mais qui ne se laisse
jamais appréhender comme l'une de ces choses qu'il
rend possible. Par conséquent, si les choses existent,
il existe nécessairement puisque sans lui, absolument
rien n'existerait. Le Seigneur est donc évident,
prouvé avant même toute démonstration, et c'est lui
qui est le sujet connaissant et agissant de tout ce
qui est connu et fait. Seul un idiot peut s'acharner à
prouver ou à réfuter l'existence du
Seigneur.
- Cependant, bien que le Seigneur soit prouvé en
tant que conscience, ce fait n'est pas pris au sérieux
en vertu du pouvoir de Mâyâ, qui n'est autre que la
souveraine liberté du Seigneur. Il ne s'agit donc pas
ici de prouver l'existence du Seigneur, mais plutôt de
reconnaître dans ce fait évident qu'est la conscience,
les qualités qui sont d'ordinaire seulement attribuées
au Seigneur, à savoir l'omniprésence, l'omniscience et
l'omnipotence.
- Partons de la constatation qu'il existe deux
sortes de réalités : d'une part, celles qui sont
connues ou connaisables ; et d'autre part, celle
qui connaît tout ce qui est connaissable. Or, les
choses connues ne le sont que grâce à la connaissance,
grâce à ce pouvoir de connaître, autrement dit grâce à
la conscience. Donc la conscience, qui connaît tout ce
qui peut être connu, est omnisciente. De même, tout ce
qui apparait, tout ce qui se fait ou peut se faire, se
fait grâce à notre conscience, douée du pouvoir
d'agir. Elle est donc
omnipotente.
- La
conscience, qui est le pouvoir de connaître, est
évidente. On peut aussi deviner la présence de la même
conscience chez autrui grâce à ses actions. Car les
actions ne sont que les prolongements à l'extérieur et
visibles par tous de la conscience et du désir intime
de chacun. En réalité, le pouvoir de connaitre et le
pouvoir d'agir sont inséparables ; ce sont deux
moments d'un seul et même déploiement qu'on peut
seulement distinguer. Par conséquent, notre conscience
elle-même, qui est le « je » en chaque être
vivant, est le Seigneur qui connait tout et peut tout
faire.
Chapitre deuxième : Réfutation de la
thèse de l'auteur par des Logiciens
bouddhistes.
1-2.
Nous,
Logiciens bouddhistes, nous pensons que rien ne dure
plus d'un instant, et nous vous faisons les objections
suivantes :
Votre
distinction entre deux sortes de réalités - celle qui
connait et celles qui sont connues, c'est-à-dire entre
la conscience et les choses - est fausse, car elle
voudrait dire qu'en plus de nos pensées et de nos
actions, il existerait une sorte de substrat permanent,
qui serait la cause de ces pensées et de ces actes,
cause que vous nommez la conscience, « le
Soi » ou même « le Seigneur » !
En réalité, il n'y a que deux façons de connaître les
choses : d'une part la perception directe, qui
n'est pas une construction mentale, qui est au-delà des
mots et qui est donc infaillible ; et, d'autre
part, les représentations indirectes, qui sont
construites de mots, qui sont des idées générales, et
qui sont donc toujours essentiellement fausses. Dans
tous les cas, ces représentations s'enchainent les unes
aux autres, et il n'est nullement nécessaire de supposer
un substrat permanent que vous appellez le Soi. Qui
est-il ? Il n'apparaît nullepart. Quant au
« je », ce n'est qu'un
mot !
- Les
partisans de l'existence d'une entité permanente, une
et la même à travers tous les changements, auraient
ceci à répondre à ces objections des
Bouddhistes : Si l'on admet votre théorie, la
perception devient impossible ! Car la perception
directe de l'instant passé à disparu selon vous -
puisque rien ne dure plus d'un instant. Mais si tel
était le cas, nous errerions dans une amnésie
permanente. Privé de toute mémoire, nous ne pourrions
rien percevoir, puisque dès l'instant suivant, le
sujet de la perception aurait déjà disparu, remplacé
aussitôt par un nouveau sujet ! Il faut plutôt
admettre qu'il existe un sujet permanent qui relie
entre elles les perceptions passées et
présentes.
- Les
Bouddhistes répondent à cela que, de toute façon, même
si l'on admet l'existence d'un Soi permanent, le
phénomène de la mémoire n'est toujours pas expliqué.
Car l'objet perçu que l'on se remémore n'existe plus,
il n'est plus le même. Les partisans du Soi rétorquent
alors que la remémoration est produite non pas par
l'objet auparavant directement perçu - puisque
celui-ci a bel et bien disparu en tant que tel - mais
par la trace laissée dans le psychisme par cette
perception.
- Dans
ce cas, répondent les Bouddhistes, ces traces
suffisent à expliquer le phénomène de la
remémoration : L'objet perçu antérieurement se
manifeste dans cette trace réactivée qu'est la
remémoration. A quoi bon s'embarasser d'un Soi
permanent, puisque même le partisan de l'existence
d'un tel Soi admet le rôle des traces mémorielles et
que celles-ci suffisent à expliquer le phénomène de la
perception et de sa
remémoration ?
- De
plus, ajoutent les Bouddhistes, de deux choses
l'une : Ou bien le Soi existe séparément des
traces mémorielles. Dans ce cas, il ne sera pas altéré
par elles. Mais alors, il ne joue aucun rôle dans la
remémoration, il n'est donc qu'une hypothèse inutile.
Ou bien il assume une fonction par rapport aux traces
mémorielles : il est alors nécessairement affecté
par cela, puisqu'on ne peut produire un effet sans en
être altéré, ne serait-ce que partiellement. Dans tous
les cas, cette thèse d'un Soi permanent n'est qu'une
construction mentale et non une
réalité.
- De
plus, nous les Bouddhistes, nous réfutons aussi la
thèse du Sâmkhya, selon laquelle les représentations
sont l'oeuvre d'une entité nommée
« Intellect » (buddhi). Selon eux, cet
Intellect, bien que matériel et privé de conscience,
est d'une pureté suffisante pour refléter la
« lumière » de la conscience, de ce pouvoir
de connaître qu'est ce prétendu Soi. Ainsi,
l'Intellect aurait un pouvoir indirecte de mettre en
lumière des objets. Or, nous affirmons que ces
partisans du Sâmkhya sont pris dans le dilemme
suivant : Si les représentations étaient
conscientes par elles-mêmes, elles seraient éternelles
comme le Soi, et il serait alors impossible qu'elles
soient représentations d'un temps et d'un lieu
particulier. Si, au contraire, comme vous le dites,
les représentations ne sont pas conscientes par
elles-mêmes, alors comment pourraient-elles faire
connaître quelqu'objet que ce soit ?
- Et
l'on ne peut dire que l'Intellect, grâce à la pureté
de sa matière, est transparent, de sorte qu'il reflète
la lumière de la conscience en même temps qu'il
reflète celle de l'objet. Les Bouddhistes font
remarquer que, si tel était le cas, alors cet
Intellect serait purement et simplement capable de
révèler les objets par-lui-même.
Par
conséquent, il faut finalement admettre que, bien que
les représentations existent, elles mettent elles-mêmes
leur propre contenu en lumière. Elle n'ont pour cela
nulle besoin d'une autre lumière ou d'une autre
conscience. De plus, elles ne sont pas permanentes.
Quant aux « actions », elles n'ont aucune
existence, que ce soit en dépendance d'un sujet ou en
elle-mêmes !
- Car
l'idée d'action ne correspond à rien de perceptible.
Dans une soit-disant « action », les seules
choses que l'ont perçoit, ce sont des corps en
différents temps et lieux, et rien d'autre. En outre,
l'idée d'action implique une multiplicité de choses
contenue dans une seule et même entité qui serait
l'action elle-même. Mais unité et multiplicité se
contredisent. Une multiplicité ne peut être, en même
temps, une.
- La
seule chose que l'on constate, c'est que certaines
choses apparaissent invariablement en présence de
certaines autres. Et cela, c'est la relation de cause
à effet, la seule qui soit prouvée. Toute autre
relation, entre un agent et ses actions, ou entre un
sujet connaissant et ses connaissances, n'est qu'une
construction mentale.
- De
toute façon, toute relation est une contradiction
logique, puisqu'elle est censée être à la fois une
relation entre deux choses, tout en restant
une relation. Or, rien ne peut être à la fois
un et deux. Donc, lorsque nous, Bouddhistes, nous
parlons de « relation de cause à
effet », il ne s'agit pas vraiment d'une
relation, puisque cela impliquerait la coprésence des
deux termes reliés, autrement dit leur simultanéité.
Pour nous, cette « relation » se ramène en
dernière analyse à une succession de présences et
d'absences. De plus, on ne peut définir la relation,
comme le font certains, comme une dependance mutuelle
entre deux entités déjà existantes chacunes de leur
côté, comme par exemple, la pousse qui dépendrait de
la graine. Car ce qui existe déjà n'a besoin de rien
pour exister, car tout besoin ou dépendance viennent
d'un manque. Ou bien, si l'on dit que les termes
reliés n'existent pas encore, il n'y a aucune
relation du tout! On doit donc conclure que le
« sujet connaissant et agissant » n'est
qu'une idée et rien de plus. C'est une synthèse
purement verbale, sans aucune contrepartie
réelle.
Au
regard de tout cela, la thèse de l'auteur selon laquelle
il existerait un « Seigneur », qui serait une
conscience immuable qui connait tout et fait tout, est
purement et simplement
impossible.
Chapitre troisième : Réponse de
l'auteur aux objections
bouddhistes.
1.
Ce que
les Bouddhistes ont dit est partiellement vrai. Mais on
peut aussi montrer que la théorie bouddhiste des traces
mémorielles n'explique pas entièrement le phénomène de
la remémoration. Il est vrai que la trace mémorielle est
réactivée par une perception présente, par association
ou ressemblance. Mais cette trace réactivée est une
représentation confinée en elle-même : elle ne met
en lumière - elle ne représente - que son propre
contenu.
2.
Toute
représentation a, certes, pour caractère de se mettre
elle-même en lumière ; mais elle est incapable de
mettre en lumière une autre représentation. Ce n'est pas
ma sensation du sucré qui connaît ma sensation du
rouge ; si tel était le cas, notre univers
sensoriel sombrerait dans la confusion ! En fait,
c'est plutôt moi qui connaît l'un et l'autre, et
qui ainsi peut les comparer. Par conséquent, une
représentation née d'une trace mémorielle sera sans
doute conforme à l'objet qui est alors remémoré et qui
avait été perçu autrefois. Mais précisément, cette
remémoration ne me dira pas qu'elle me livre un objet
qui avait déjà été perçu autrefois ! Autrement dit,
la théorie des traces mémorielles permet de rendre
compte de la ressemblance entre les objets perçus à
l'origine et leur réactivation ultérieure comme
remémoration, mais elle n'explique pas l'impression de
« déjà vu ». S'il n'y avait que des
perceptions et des traces discontinues, sans une seule
et même conscience permanente pour les conserver et les
relier, on constaterait simplement que telle perception
évoque en nous telle image, mais nous ne pourrions
jamais être certains que cette image correspond bien à
une expérience que nous avons faite.
3.
Les
Bouddhistes pourraient objecter à cela que toute
remémoration est en réalité entièrement
erronée : on croit qu'on se rappelle quelque
chose qui a une existence objective, indépendante de
notre jugement, alors que ce n'est justement qu'un
jugement, une pure construction mentale, qui n'a jamais
été en rapport avec une quelconque réalité objective. En
somme, la remémoration est une forme de rêve. L'erreur
consiste à y voir un accès au réel. Il s'agirait donc
d'une forme d'illusion, au même titre que lorsque nous
croyons voir de l'argent là où il n'y a que de la
nacre.
4.
L'auteur répond que la remémoration ne peut être
réduite à une simple illusion, un jugement sans objet.
La remémoration livre bel et bien accès à quelque chose.
Or, on ne peut admettre qu'une erreur livre accès à un
objet réel. En outre, la position Bouddhiste est
inconséquente, car d'un côté, ils insistent sur le fait
que la trace mémorielle dérive bien d'une perception
directe d'un objet réel, et de l'autre, ils maintiennent
que la remémoration elle-même n'a aucun rapport avec cet
objet réel !
5.
De plus
si, comme les Bouddhistes l'affirment, tout jugement est
une erreur, alors il ne met pas en lumière son objet.
Pourquoi, alors, affirmer par ailleurs que l'objet dont
on se rappelle est « similaire » à l'objet qui
avait été perçu directement ? En effet, s'il y a
similarité, c'est que la remémoration revèle, au moins
en partie, un objet réel. Pourquoi alors parler
d'erreur ? Le problème est que, selon les
Bouddhistes, la représentation est vraie en tant qu'elle
illumine son propre contenu ; c'est en somme une
vraie illusion. Mais elle est erronée en tant qu'elle
n'a aucun contenu objectif réel. Elle n'a pas de réalité
objective. En ce sens, il n'y a pas de différence
fondamentale entre nos représentations du monde
« réel » et commun, d'un côté, et de l'autre
nos représentations oniriques. Tout est illusion et
imagination.
6.
L'auteur termine sa réfutation des objections
bouddhistes en disant que, s'il en était réellement
ainsi, si tous nos jugements étaient vraiment erronés,
alors le monde irait à sa perte. Plus rien ne
marcherait. Même les Bouddhistes ne pourraient plus
enseigner la connaissance de l'Absolu, et la délivrance
serait impossible. Car s'il n'y avait que des
représentations, sans personne pour les comparer, etc.,
nous serions comme des aveugles. En effet, tous nos
comportements reposent sur la faculté de juger, et
celle-ci n'est rien d'autre que la faculté d'unifier des
perceptions ou des jugements. Or, ces représentations ne
peuvent s'unifier spontanément par elles-mêmes, car
chacune est confinée en elle-même.
7.
Il faut
donc admettre qu'il y a un Seigneur qui contient en
lui-même toutes ces choses, et qui peut les connaître,
les unifier ou les séparer à son gré. Et ce Seigneur
n'est autre que notre conscience. C'est elle qui
possède, en effet, le pouvoir de percevoir, celui de se
remémorer, et enfin le pouvoir de se nier pour faire
apparaître des objets
finis.
Chapitre quatrième :
La conscience possède le pouvoir de se remémorer.
- Selon
l'auteur, le phénomène de la remémoration s'explique
seulement si l'on admet l'existence d'une conscience
permanente, qui conserve la perception passée de
l'objet et qui est en mesure de la rappeller à son
gré.
- Grâce
à cette permanence d'une conscience libre, on peut se
remémorer l'objet tel qu'il fut perçu à l'origine. Le
pouvoir de la mémoire consiste donc à manifester une
chose qui n'existe plus. Mais l'objet apparait
néanmoins clairement, et tel qu'il fut. Selon les
intentions du sujet, l'objet apparait en totalité ou
en partie, mais toujours
distinctement.
- Cette
remémoration n'est pas une illusion, car la perception
de l'objet apartient certes au passé : l'objet
n'est plus. Mais, d'un autre côté, la conscience de
l'objet - c'est-à-dire le pouvoir de se représenter
l'objet - n'est pas limitée par le temps et l'espace
comme l'est l'objet. C'est pourquoi la représentation
mémorielle peut appréhender la représentation initiale
de l'objet et, à travers cette perception, appréhender
l'objet lui-même. Il y a donc une unification des
représentations passées et présentes. Ce substrat
unique des représentations n'est autre que la
conscience.
- Mais
dans la remémoration, nous sommes conscients que
l'objet apparait dans notre conscience, alors que dans
la perception directe, l'objet nous parait exister à
l'extérieur de notre conscience. Cette conscience
permanente que nous désignons lorsque nous disons
« je » est le Soi, le Seigneur omnipotent et
omniscient.
- Certains pourraient faire l'objection
suivante : L'auteur affirme que, dans la
remémoration, l'objet apparait toujours dans
« notre » conscience. Pourtant, lorsqu'un
yogin perçoit directement les pensées d'autrui, il les
perçoit bien comme des objets extérieurs à sa
conscience. L'auteur répond qu'un yogin ne peut, à
proprement parler, connaître les pensées d'autrui. En
réalité, il ne perçoit pas leur conscience et ce
qu'elle contient. Il s'identifie à leur conscience, en
surmontant l'habitude que nous avons de nous identier
à « notre corps, nos pensées, etc.» C'est ainsi
qu'il a conscience de ce dont ils ont conscience. Cela
est possible précisémment parce qu'en réalité, il n'y
a qu'une seule conscience, et que tout ce qui existe,
existe à l'intérieur d'elle. Voilà comment nous
pouvons expliquer la télépathie.
- A
ceux qui persisteraient à dire que la remémoration
appréhende non pas l'objet lui-même de la perception,
mais seulement sa perception, l'auteur répond que
cette « perception » n'est qu'un aspect de
la conscience de l'objet, isolé par une simple analyse
grammaticale.
- Même
dans le cas d'un jugement du type « je vois cette
table », cette représentation est essentiellement
identique à la conscience, même si le mot
« je » n'y apparaît pas littéralement, comme
lorsqu'on dit « cette table est
vue ».
- Par
conséquent, dans tous les jugements, qu'il s'agisse de
remémoration ou d'autre chose, les objets qui semblent
distincts les uns des autres et du sujet conscient
également, reposent en réalité dans une seule et même
conscience. Cette apparence de séparation dans le
temps et l'espace et due à
Mâyâ.
Chapitre cinquième : Le pouvoir de
perception de la
conscience.
- Cependant, même s'il faut admettre l'existence
d'une conscience permanente dans le temps pour
expliquer le phénomène de la mémoire, comment peut-on
admettre que cette même conscience soit omniprésente
et infinie ? En effet, le phénomène de la
perception directe semble démentir cette thèse :
lorsque nous voyons une table, il nous semble évident
que cette table existe à l'extérieur de notre
conscience et indépendamment d'elle.
L'auteur répond que l'on ne peut percevoir une
chose comme existant « à l'extérieur » de la
perception qu'on en a que si cette chose existe à
l'intérieur de la perception, c'est-à-dire de la
conscience.
- Etre,
c'est être perçu. L'objet perçu n'est pas
essentiellement différent de la perception. Toute
chose est essentiellement perception, c'est-à-dire
manifestation, mise en lumière. Le fait d'être
manifesté est l'essence de
l'objet.
- Si la
perception était autre chose que l'objet, celui-ci ne
pourrait jamais être perçu, ou bien tous les objets
seraient perçus en même temps, et le monde sombrerait
dans la confusion. Seul un objet qui est déjà, en lui-même,
connaissable et perceptible, peut devenir connu et
perçu.
- Des
Bouddhistes partisans de l'existence indépendante des
choses font l'objection suivante : Puisque la
conscience qui met en lumière les choses est
indifférenciée et uniforme en elle-même, elle ne peut
être la cause des manifestations variées. Il faut donc
supposer que des choses existent à l'extérieur de la
conscience, et qui sont la cause des apparences
multiples qui se présentent à la
conscience.
- De
plus - ajoutent ces réalistes - vous ne pouvez
expliquer cette variété des expériences par une
variété de traces laissées dans le psychisme par des
perceptions passées. Car cela ne ferait que repousser
le problème, sans le résoudre. En effet, les traces
elles-mêmes sont diverses et variées. Quelle est la
cause de cette variété ? Ce ne peut être la
conscience uniforme. Il faut donc finalement admettre
l'existence de toute une variété de choses qui
existent en dehors de toute conscience, et qui
affectent celle-ci.
- L'auteur répond que cette thèse est plausible,
mais que la sienne est encore plus convaincante. Car
on peut tout à fait rendre compte du cours des choses
en se contentant des manifestations, puisque toutes
les activités humaines ont lieu dans la seule mesure
où elles sont manifestées. En effet, même les objets
inferrés par les réalistes comme existants
« en-dehors » de la conscience sont en fait
manifestés eux aussi à la conscience et dans la
conscience, dès lors qu'ils ont conçus ou imaginés. En
outre, il n'est pas nécessaire que les manifestations
soient des manifestations d'objets extérieurs à la
conscience. Tout ce qui est nécessaire pour que les
activités humaines soient possibles, c'est que les
manifestations s'enchaînent de façon régulière et
cohérente. De plus, on peut réfuter l'existence de
l'atome. Celui-ci est soi-disant simple et dépourvu de
parties. Pourtant, s'il s'étend dans l'espace, il a
nécessairement des parties : haut, bas, etc. Et
s'il ne s'étend pas dans l'espace, comment des
agrégats d'atomes peuvent-ils en venir à occuper une
certaine étendue ? Donc, il n'y a pas d'atomes,
sauf en tant que manifestations dans la conscience.
- C'est
pourquoi il faut admettre que le Seigneur ne crée pas
les choses à partir d'atomes préexistants, mais
uniquement grâce à son désir, par lui-même et sans
dépendre de rien d'autre. Pour lui qui n'est rien que
conscience, « créer » revient à manifester
comme « extérieur » à la conscience ce qui
en réalité n'existe qu'en elle. C'est justement parce
que la conscience a cette souveraine liberté qu'on
peut dire qu'elle est le
Seigneur.
- En
outre, on ne peut inferrer l'existence d'objets hors
de toute conscience. Car inferrer (« il y a de la
fumée derrière la colline, donc il y a du feu »),
c'est relier une perception présente (« il de la
fumée derrière la colline ») à des perceptions
passées (« à chaque fois que j'ai vu du feu, il
faisait de la fumée »).
- Or,
jamais personne n'a perçu d'objets ayant une existence
indépendante de la conscience. Car pour cela, il
faudrait percevoir cet objet en dehors de toute
perception, ce qui est évidemment
impossible !
- Par
conséquent, la multiplicité des choses existe
nécessairement grâce au pouvoir de manifestation qu'on
appelle le Seigneur. De même, le désir d'une chose, ou
le désir de la créer ne s'explique que si cette chose
est déjà présente au sujet désirant. Tout ce qui peut
exister et être désiré ou créé repose donc dans la
conscience, identique à
elle.
- On a
dit que tout ce qui est ou peut être, est
nécessairement grâce à une lumière, qui le manifeste.
On ajoute maintenant que cette lumière est consciente.
En effet, « ceci est une table » est tout
d'abord une mise en lumière, une manifestation de
l'objet. La lumière est l'essence de l'objet. Mais
ensuite, il faut bien voir que le « ceci est une
table » est une représentation, une
conscience.
Cette conscience, ce pouvoir de se représenter
ce qui apparait, est l'essence du sujet. Autrement, la
lumière serait simplement transparente : elle
accueillerait des reflets comme une boule de cristal
ou un miroir, mais elle n'aurait pas conscience de ces
apparences. Celle-ci n'existeraient pour
personne.
- C'est
précisemment pour cette raison que le Soi est défini
avant tout comme conscience. La conscience est
l'attribut propre du Seigneur, et non pas la lumière,
ni la transparence, ni l'infinité, ni le fait d'être
sans forme et immatériel. Ces attributs se retrouvent,
en effet, dans le soleil, le miroir ou l'espace, qui
ne sont pourtant pas le Seigneur. Au contraire, ce
pouvoir de percevoir, de connaître, de prendre
conscience de soi ou des choses n'appartient qu'à
nous-même. A strictement parler, il faut même dire que
la conscience n'est pas l'attribut principal du
Seigneur, mais son essence elle-même ! Il ne
possède pas la conscience : il est, purement et
simplement, conscience. Il n'y pas plus de différence
réelle entre le Seigneur et la conscience
(c'est-à-dire nous), qu'entre le feu et son pouvoir de
chauffer. Le Soi n'est pas conscient. Il est
conscience.
- La
conscience, c'est pouvoir se ressaisir, se reprendre
soi-même. Elle est une voix sans origine et sans fin,
un son que personne ni rien ne peut provoquer
délibérement ni interrompre. Elle est une voix
indistincte qui contient tous les discours possibles,
que rien ne peut faire taire. Elle est une liberté et
une indépendance absolue. Elle est la souveraineté du
Seigneur.
- Elle
est une vibration, une oscillation sur place, une
existence absolue affranchie de l'espace et du temps.
Elle est le coeur du Seigneur, sa vie même. Son
existence est absolue, car même
l' « inexistence » n'existe que dans et
par la conscience.
- C'est
précisémment en vertu de cette liberté sans entraves
que la conscience se transforme elle-même en objet.
Mais l'objet n'a aucune existence indépendante de la
conscience. Autrement la conscience ne serait pas
libre, et on ne pourrait pas dire qu'elle est le
Seigneur.
- C'est
aussi en vertu de cette parfaite liberté que le
Seigneur se manifeste sous la forme d'êtres limités,
semblables à des objets, connaissables comme eux et
dépendants. Cette combinaison de liberté et de
servitude qui caractérise les activités humaines
provient de la parfaite liberté du Seigneur. Il peut
aussi se manifester sous des formes qui favorisent un
retour à cette parfaite indépendence, des formes
telles que Shiva, etc.
- Le
fait que l'on se désigne soi-même comme
« je », n'implique pas que l'on soi une
simple chose parmi les choses ou encore une
construction mentale. Au contraire, c'est parce que
nous ne sommes pas quelque chose que nous pouvons nous
représenter nous-mêmes sous des formes si variées. Et
le mot « Seigneur » désigne la conscience,
tout comme le mot « je ». Cette variété des
noms et des représentations ne contredit pas l'unité
de la conscience.
- Grâce
à son pouvoir de Mâyâ - qui n'est autre que sa liberté
et sa parfaite indépendence - la conscience se
délimite elle-même. Elle s'apparait alors à elle-même
comme si elle était autre qu'elle-même, sous des
formes variées, selon les facultés qui les
produisent : perception, mémoire, imagination,
jugement. Ces catégories et ces facultés désignent
toutes une seule et même conscience qui se différencie
librement.
- Certains, comme les Bouddhistes, pensent que
ces constructions mentales n'ont rien à voir avec la
conscience pure. Selon eux, il y a conscience pure
lorsqu'on vient juste de percevoir quelque chose.
Ensuite seulement, le jugement viendrait s'ajouter à
cette perception pure, grâce à la mémoire, etc. Selon
eux donc, la perception « pure » du premier
instant et la pensée qui juge ensuite n'ont aucun
rapport. La première est en prise avec le réel,
l'autre n'est qu'une projection imaginaire.
L'auteur répond que, s'il en était ainsi aucune
action rapide, telle que la course par exemple, ne
serait possible. Car la course effrénée, lors de
laquelle on se contente à première vue de courrir sans
réfléchir, implique à y regarder de plus près une foule
d'étapes et de décisions à prendre, de jugements à
effectuer. D'un autre côté, il est clair que toutes ces
étapes ne peuvent être parcourues clairement et
distinctement. Il faut donc supposer que tous ces
jugements se font, mais restent indistincts, à l'état
subtil. Autrement dit, la pensée discursive et le
jugement ne viennent pas se plaquer sur des perceptions
qui étaient à l'origine pures de toute pensée. En
réalité, la pensée discursive est toujours là, même dans
les perceptions brutes, simplement elle n'y est pas
articulée distinctement.
- Même
un jugement clairement articulé comme « ceci est
une table », est une manifestation de la
conscience, à condition que l'on fasse abstraction du
signe linguistique et du fait que les objets désignés
paraissent extérieurs à la conscience. Il faut bien
voir que la pensée et le langage articulé sont
seulement les étapes finales de ce processus de
manifestation qu'est la conscience. Conscience
« pure » et pensée discursive sont des
étapes, distinctes mais inséparables, d'une seule et
même conscience.
- Simplement, la perception, la mémoire, le
jugement, etc, sont soumis au devenir car ils sont
associés à une diversité de lieux et de moments. Donc,
la différence entre la conscience et les pensées est
simplement accidentelle. Le langage et la pensée,
c'est la conscience qui s'est librement soumise à son
propre pouvoir de Mâyâ. Ils ne représentent donc pas
en eux-mêmes un signe de
servitude.
Chapitre sixième : Le langage comme
pouvoir de la conscience.
- Dans
ce chapitre, l'auteur précise pourquoi le langage et
la pensée sont des pouvoirs de la conscience et non
simplement des illusions. Tout d'abord, l'auteur a dit
que le mot « je » désignait la conscience.
Or, à première vue, ce « je » n'est qu'un
mot qui, comme tous les mots, ne désigne qu'une
construction mentale, un pur produit de l'imagination.
L'auteur répond que la conscience n'est pas une
construction mentale, même si elle est effectivement
désignée par le mot « je ». Car enfin, qu'est
ce qu'une construction mentale ? C'est une
affirmation, produite par négation de son opposé. Juger
c'est exclure, délimiter en niant, définir relativement
à des contraires, contraster. Poser que « ceci est
une table », c'est exclure une infinité d'autres
possibilités. Si tel est le cas, alors la conscience ne
peut être une construction mentale, car elle n'a pas
d'opposé, dans la mesure où rien ne peut exister en
dehors d'elle.
- On
peut concevoir deux manifestations opposées comme
« table » et « non-table ». Mais
précisémment, ces deux objets n'existent que grâce à
la manifestation, la conscience. Celle-ci n'a donc pas
d'opposé. Car à supposé qu'il existe un tel opposé,
soit il est manifesté, soit il ne l'est pas. S'il
n'est pas manifesté, il n'est rien. S'il est
manifesté, il apparait dans cette manifestation qu'est
la conscience. L'existence - ou manifestation - qu'est
la conscience n'est pas une manifestation en relation
à une « non-manifestation », car même cette
« non-manifestation » présuppose une mise en
lumière, donc une conscience. La conscience existe
donc par elle-même,
absolument.
- La
conscience est ce en quoi les objets opposés et
relatifs sont mis en lumière. Seul les objets sont
relatifs, construits, et dépendants les un des autres.
Au contraire, la conscience ne dépend de rien, mais
tout dépend d'elle.
- En
vertu du pouvoir de Mâyâ, le mot « je » en
vient à désigner non plus la conscience,
mais des pseudo-sujets qui, eux, sont des
constructions mentales, car ils n'existent que dans
des relations d'opposition. En réalité, la conscience
s'identifie librement au vide, à l'Intellect, aux
sensations internes ou au
corps.
- De
même, le phénomène de la remémoration est une
construction mentale, puisque c'est une synthèse de
différentes manifestations passées et présentes. Mais
ces constructions ne sont possibles que si un sujet
permanent existe qui, lui, n'est pas une construction.
Ce sujet est la
conscience.
- Ainsi, grâce à son pouvoir de Mâyâ, le Seigneur
assume un corps et manifeste selon son désir toute une
diversité de choses qui n'existent que dans la
conscience. En unifiant graduellement ces choses, en
les séparant, etc, il construit à chaque instant un
monde. S'il n'assumait pas des corps particuliers, il
n'y aurait qu'une seule expérience de toutes les
choses prises simultanément, sous la forme « je
suis tout cela ».
- Par
conséquent, il est à présent certain que tout ce qui
se manifeste - perception, mémoire ou langage - se
manifeste seulement à l'intérieur de la
conscience.
- Cependant, il y a une différence entre la
perception directe et la remémoration. Dans le cas de
la perception, la manifestation se produit
spontanément, elle ne dépend pas de perceptions
passées. Alors que la remémoration est une
manifestation conditionnée par des perceptions
passées. Il y a donc des manifestations immédiates,
nouvelles, inédites, et d'autres basées sur des
manifestations
antérieures.
- De
même, il y a deux sortes de constructions mentales.
D'une part, celles qui ne font que se conformer à des
éléments déjà donnés dans des perceptions. C'est le
cas de la mémoire, du jugement, des hypothèses.
D'autres constructions sont moins dépendantes et
produisent des images qui offrent davantage de
nouveauté. Elles produisent des arrangements inédits,
tel l'éléphant rose. C'est le cas de l'imagination et
de la rêverie. De plus, ces images apparaissent à leur
gré, plus ou moins en dehors de la volonté du sujet.
- Cette
capacité de créer et de percevoir des objets qui n'ont
jamais été vus auparavant est aussi une preuve que
chacun peut tout connaître et tout
faire.
Chapitre septième : La conscience est
condition de possibilité de
tout.
- Cette
manifestation diversifiée par toute une variété de
choses est le sujet connaissant, le Soi, présent en
chaque expérience. Il est la conscience, affranchie de
toute limite. Il est aussi le Seigneur, créateur de
toute chose connues et connaissables, qui ne sont rien
d'autre que son propre
corps.
- Toute
les structures et les idées sur lesquelles se fondent
les activités humaines - la relation de cause à effet,
par exemple - reposent sur l'idée de relation. Or, il
ne peut y avoir de relations entre les choses que si
elles reposent en un unique substrat, la
conscience.
- En
effet les choses sont, chacunes, confinées en
elle-mêmes. Pour qu'elles puissent être en relation,
il faut bien admettre qu'elles se manifestent toutes
simultanément, ce qui est possible parce que toutes
ces choses ont une seule et même conscience, éternelle
et infinie, pour
substrat.
- Ainsi
par exemple, la relation de cause à effet est possible
si et seulement si, il existe une conscience
permanente. Car cette relation se ramène à la
constatation d'une succession de présences et
d'absences.
Or il faut un sujet permanent pour mettre en
rapport ces perceptions.
- En d'autres termes, il faut une
conscience douée du pouvoir de conserver la mémoire
des choses. Ces choses disparaissent au bout d'un
instant; et, même si elles ne disparaissent pas, ces
simples apparences sont incapables de se mettre en
relation de leur propre chef. Pas de relation sans
mémoire, et pas de mémoire sans une conscience
permanente.
- De même, cette sorte de relation
qui nous permet de dire qu'une apparence est
contredite par une autre, suppose que ces deux
apparences soient présentes simultanément à la
conscience, ce qui est possible seulement si elle est
permanente. Une perception ne peut en invalider une
autre, puisqu'une perception ne peut percevoir une
autre perception. Ainsi, s'il n'y avait pas une
conscience capable de comparer les choses, personne ne
pourrait plus distinguer le vrai du faux.
- Quelqu'un pourrait à ce sujet
formuler l'objection suivante : On pourrait tout
à fait expliquer le phénomène de la contradiction et
de la réfutation autrement. En effet, on peut dire que
c'est la perception de la nacre elle-même qui implique
que la perception antérieure de l'argent est fausse.
Ce sont deux faces d'un seul et même acte de
connaissance. Voire la nacre de l'huître c'est, dans
le même moment, voir qu'il n'y a pas d'argent. De
même, voir le parquet nu d'une pièce, c'est du même
coup se dire qu'il n'y a pas de table sur ce parquet.
Ce ne sont pas deux actes de connaissances distincts,
qu'il faudrait ensuite mettre en relation. C'est un
seul acte, que l'on peut ensuite analyser de plusieurs
façons.
- L'auteur réfute cette objection.
La perception du parquet nu n'est pas, en lui-même,
perception de l'absence de table sur ce parquet. La
seule conclusion que l'on peut tirer de la perception
du parquet, c'est que ce parquet n'est pas une table.
La table est, en effet, distincte du parquet.
- Puisque la table et le parquet
sont deux apparences distinctes, comment la perception
de l'une pourrait-elle amener à percevoir la présence
ou l'absence de l'autre apparence ? Ces
perceptions sont, en elles-mêmes, statiques et
confinées en elles-mêmes. Les idées de
« contradiction » et d' « absence
ou de présence d'une chose dans une autre » sont
des constructions mentales. Selon les Bouddhistes, ce
sont les perceptions qui s'associent ou se dissocient
spontanément, alors que selon l'auteur, ce travail de
composition et de décomposition est l'oeuvre d'une
conscience permanente et active.
- L'expliquation de l'auteur est la
suivante : Ce n'est pas la perception de la
surface nue qui prouve que la table est absente, mais
la perception, par l'un des autres sens, de quelque
chose d'autre à sa place. Par exemple, un rayon de
soleil ou bien une surface douce et lisse, dans le cas
d'un aveugle. C'est donc une question de congruence
entre les informations livrées par les différents
sens.
- Certains pourraient ici objecter
que des fantômes peuvent être présents, et pourtant
invisibles. Et ce n'est pas la perception d'un rayon
de soleil sur le parquet qui peut prouver l'absence
d'un tel être invisible ! L'auteur répond que, de
toute façon, personne ne peut prouver la présence d'un
fantôme au moyen de la seule perception, quelque soit
la théorie par ailleurs admise.
- Ainsi, en ce qui concerne le
phénomène de la réfutation d'une perception par une
autre, la perception de la nacre prouve que de
l'argent n'est pas perçu à cet endroit. Mais cette
perception de la nacre ne suffit pas à réfuter la
perception antérieure de l'argent. C'est une chose de
voir différentes perceptions se succéder (argent, puis
nacre) ; s'en est une autre de se dire que
certaines de ces perceptions se contredisent
nécessairement, qu'elles sont incompatibles.
Une perception, à elle seule, ne peut en
invalider une autre. Donc une perception, prise
isolément, n'est ni vraie ni fausse.
- De plus, puisqu'aucune perception
ne dure plus d'un instant, il faut dire qu'à l'instant
où l'on perçoit l'argent, la perception de la nacre
n'existe plus. Donc, on ne peut
dire qu'il y a inférence de la fausseté de la
perception de la nacre, puisqu'au moment ou l'on
infère cela la perception de l'argent - qui sert de
base à cette inférence - n'existe plus.
- Par conséquent les activités
humaines, qu'elles soient mondaines ou spirituelles,
seraient impossibles s'il n'existait une conscience
unique pour toutes les choses. On peut faire
l'expérience directe de cette conscience créatrice et
ordonnatrice de toute chose.
Chapitre huitième : Les
pouvoirs de la conscience.
- Tout ce qui existe, existe grâce
à la conscience. C'est elle qui manifeste tout. Mais
il y a plusieurs sortes de manifestations : les
unes sont spontanées et inédites, ce sont les
perceptions directes. Les autres sont basées sur des
perceptions antérieures, comme c'est le cas pour un
aveugle ou un voyant se déplacant dans le noir, qui
remplace grâce à sa mémoire les informations que ses
yeux ne lui donnent pas. Tout ce qui se manifeste est
en réalité manifesté directement par le Seigneur.
Simplement, certaines expériences ont, en plus, une
apparence de clarté : ce sont les perceptions
directes. Chaque perception peut consister en une
apparence seule ou bien en un bouquet d'apparences qui
composent un certain tableau. La clarté, la netteté,
l'extériorité et la distinction sont des traits
présents ou absents dans cette manifestation et nous
donnent par là l'impression d'être réel ou non, vagues
ou distincts, mais tout cela se ramène, en dernière
analyse, au simple fait d'être manifeste, et n'existe
donc qu'à l'intérieur de la conscience, tout comme
l'impression de « proche » ou de
« lointain » dans un tableau en trompe-l'oil
se réduit à une simple combinaison de couleurs et de
formes.
- De même, les apparences qui
composent chaque perception particulière restent les
mêmes quelque soit le contexte. L'apparence
« bleu », par exemple, qu'elle fasse partie
de la perception « je vois du bleu » ou bien
« je m'en souvient » ou bien « je le
visualise », reste la même.
Lorsqu'on se dit que ce bleu n'est plus, qu'il
est passé, en réalité on associe deux apparences,
« bleu » et « passé ». Mais ces
deux apparences se manifestent dans le présent de la
conscience, substrat de tout ce qui existe et qui
n'est rien d'autre que le « je ».
- Par conséquent, on peut dire que
les sensations et leurs causes objectives ne viennent
pas de « l'extérieur » de la conscience.
Elles sont toujours présentes dans la conscience à
l'état latent. Mais elles n'accèdent à une existence
claire et distincte que lorsqu'elle sont associées au
« présent ». Celles qui sont associées au
« passé » ne produisent pas des effets aussi
vifs.
- Cependant, il arrive parfois que
des expériences passées, ou basée sur elles, soient
aussi vives que des perceptions présentes, grâce à un
effort d'imagination.
- Le fait que telle chose nous
semble « extérieure » à notre conscience et
donc « réelle », est aussi une
caractéristique projetée par la conscience elle-même.
C'est elle qui, s'étant identifié à un corps,
s'imagine ensuite qu'elle fait face à une réalité
« extérieure » et indépendante d'elle. Donc,
même l'extériorité n'existe qu'à l'intérieur de la
conscience, de même que le monde
« extérieur » que nous expérimentons lorsque
nous rêvons n'existe que dans notre esprit endormi.
Cet esprit, lorqu'il se réveille, n'est lui-même qu'un
rêve dans la conscience infinie et éternelle.
- Mais tant que les choses
demeurent identiques à la conscience, elles n'ont pas
d'existence et donc elle ne peuvent produire quoi que
ce soit. L'efficacité causale n'est possible que s'il
y a extériorité, dualité entre le sujet et l'objet et
entre les objets. Le monde n'est qu'un réseau de
relations causales, et ces relations seraient
impossibles sans dualité. Mais cette dualité n'est
elle-même possible qu'à l'intérieur de la
conscience.
- En réalité, tout existe toujours
à l'intérieur de la conscience, de manière distincte
ou indistincte. Parfois, les choses existent aussi
« à l'extérieur » de la conscience. Elles
semblent séparées d'elle. Cette apparence de
séparation entre les choses et la conscience est du au
pouvoir de Mâyâ. En effet, le monde
« extérieur » n'est qu'une manifestation à
l'intérieur de la conscience.
- D'un autre point de vue, toutes
les manifestations, qu'il s'agisse des pensées
intérieures ou des apparences extérieures, sont toutes
également « extérieures » à la conscience.
Autrement dit, dès qu'une chose apparaît, elle semble
séparée de la conscience. Et les pensées sont aussi
des choses qui apparaissent dans la conscience.
« Nos » pensées sont donc aussi
« extérieures » à la conscience que
n'importe quel objet « extérieur », comme
une table par exemple.
- Ces deux types de manifestations
- interne et externe - sont manifestées librement par
la conscience. En réalités, il n'y a aucune différence
essentielle entre des images mentales et des
peceptions « objectives ».
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